II/ Qu'imiter ? Que représenter ? A) Imiter la Nature? Imiter le Monde ou rendre présent par les mots? La représentation littéraire comme transposition du monde dans les mots
Conception plus large de la représentation d'Aristote. Conception selon laquelle la littérature = fidèle image du monde réel. Oeuvre de mots et de signes serait l’équivalent d’une image. Horace : “il en est de la poésie comme d’une peinture.”. Suppose adéquation/transparence absolue entre les mots et les choses. L’art pourrait dupliquer le réel, même l’art fait de langage. Idée de la valeur illusionniste de l’art qu’on trouve dès l’antiquité: ex: les raisins de Zeuxis = évaluation de la valeur de la peinture par sa ressemblance = illusionne même les oiseaux. Idée qui trouve son pendant du point de vue langagier avec le cratylisme : une origine naturelle des mots, pas d’arbitraire du signe, parfaite adéquation entre les mots et les choses.
Michaux = langage comme transposition immédiate des choses avec l’invention verbale. Rend compte directement de la chose avec ce langage inventé. Dans le poème: «Intervention», avec «gong», l’onomatopée rend compte de façon quasi immédiate du son. «À mort»: création langagière, volonté de rendre compte directement par les mots pour essayer de combler un vide: manque dans la langage. Forme d’irreprésentable et d’indicible. Quelques exemples possibles illustrant cette conception d’une imitation comme transposition sans écart ou transparence :
- L’harmonie imitative en poésie (“Pour qui sont ces serpents qui sifflent sur vos têtes”)
- L’Ekphrasis: description vive, animée, description d'un tableau qui met sous les yeux; puis le terme est utilisé pour désigner la description d’une œuvre d’art. Notion de tableau chez La Fontaine: effet d'évidence. Ornement qui permet de rendre vivant. Tableau pour rendre scène présente: rendre dimension didactique. Fontanier, Les figures du discours: «On appelle du nom de tableau certaines descriptions vives et animées, de passions, d'actions, d'événements ou de phénomènes physiques et moraux». L'hypotypose désigne l'effet principal de l'ekphrasis, description pouvant se faire passer pour originale: « C'est lorsque, dans les descriptions, on peint les faits dont on parle comme si ce qu'on dit était actuellement devant les yeux ; on montre, pour ainsi dire, ce qu'on ne fait que raconter ; on donne en quelque sorte l'original pour la copie, les objets pour les tableaux » (Dumarsais, Des tropes, 17e s.). Discours qui se donne à voir.
Exemples: Bouclier d’Achille fin du chant XVIII de l’Iliade. Bouclier comme synthèse du monde, effet de mise en abyme avec guerre, description/récit, volonté épuiser le sujet et la totalité du monde. Sorte de transposition dans le monde des mots du monde. Mettre les choses sous les yeux (donc poésie comme la peinture). La littérature elle-même synthétique le monde. Ekphrasis comme support de littérature: bouclier d’Héraclès = imitation du chant 18 de l’Iliade=> dimension littéraire, texte qui engendre un autre texte. Donc pas imitation de la nature mais imitation du texte (qui imite la nature).
Description aquarelle de Salomé de Gustave Moreau dans A rebours de Huysmans. Fort effet de présence + mise en abyme (Des Esseintes), sonorités et lexiques pour rendre les effets visuels de l’esthétique de Moreau. Suggérer impressions malsaines ; certaine conception de la femme et de l’existence, faire ressentir la névrose du personnage (esthétique symboliste/décadente). Description qui se rapproche de la narration (instant dramatique: mort prophète et apparition) => figure qui s’inscrit dans le genre romanesque car ekphrasis permet description et narration. Elle a aussi une dimension métatextuelle. Représente le monde mais surtout lieu où le monde devient littérature.
Puissance imagination spectateur convoquée pour la représentation littéraire.
- Racine, récit de Théramène : dimension persuasive, jouer avec les émotions auditeur. Représente l’irreprésentable (cf. bienséances et illusion théâtrale); Force de l’évocation par le discours, implique imagination du spectateur. Dimension symbolique : le monstre comme image du désir et de la passion destructrice de Phèdre. Représenté de ce qui en se voit pas: Michaux / Sarraute.
=> Ambition de totalité qu'on trouve dès l'antiquité pour la représentation littéraire, qui peut saisir ce qui existe. Idée qu'on retrouve, par exemple chez Dante : ambition physique et métaphysique.
B) Imiter ou remplacer le réel ? Représentation et illusionnisme
Dramaturgie classique = dimension illusionniste (adéquation maximale temps représentation / action => renforcer au maximum l’illusion et la persuasion). Vraisemblance = pour renforcer l'illusion (D'Aubignac). Puissance illusionniste du théâtre célébrée par Corneille dans l'Illusion comique (1660). Illusion référentielle. Déplacement de la notion de vraisemblance dans le cas de certaines critiques du roman (Furetière, Crébillon). Forme de réalisme en rapport avec le style bas / registre comique (Scarron), par opposition au roman idéalisant précieux. Au XVIIIe s: individu > sensibilité, intérêt pour l’inscription de l’individu dans la société, donc vraisemblance qui se rapproche d’une forme de réalisme (mais pas celui du XIXe), intérêt pour la forme du roman épistolaire ou mémoires => s’inscrit toujours dans un système rhétorique visant la persuasion. Forme romanesque qui doit favoriser adhésion du lecteur à la fiction, parfois en se fondant sur une forme de mystification (ex. Diderot, La Religieuse). Effet au 2e degré: Jacques le Fataliste = dévoiler la fiction au nom d’une forme de vérité supérieure. Évolution du genre romanesque selon principe de vraisemblance = se rapprocher de la vie de l'homme en société, s'intéresser à l'individu dans le monde. D'où l'écart progressif par rapport au roman idéalisant.
Pavel, La pensée du roman, extrait dans 140 textes théoriques, partie sur le roman et le réel. Selon Pavel, mouvement du roman vers vraisemblance sociale et psychologique (puis mouvement vers modernisme, opposé au précédent). Selon Pavel :
▪ 1ère évolution possible grâce au style bas/comique: roman picaresque, comique qui permet représentation éléments normalement exclus de la représentation littéraire (roman idéalisant). Ex: Princesse de Clèves qui recherche la vraisemblance psychologique.
▪ 2e étape: Richardson (Diderot): dimension morale, sentimentale: l'individu (inscription plus réaliste que roman idéalisant et formes narratives qui évoluent). Faire croire à l'individualité qui s'exprime.
▪ 3e étape selon Pavel: le réalisme au XIXe s: l'homme dans la société, influence du milieu même si forme d'héroïsme perdure (cf. Hugo).
▪ 4e étape : réaction esthétisante (vers modernisme) : Huysmans, A rebours.
Le romancier réaliste « illusionniste » (Maupassant, préface de Pierre et Jean). Le roman réaliste: forme qui triomphe au XIXe s = illusion de transparence (conception naïve), comme si transparence totale mots/choses. Idée du reflet, le roman miroir qu’on promène le long des chemins. Postule monde intelligible dont on peut parfaitement rendre compte, volonté expliquer/montrer fonctionnement de la société. Installe héros dans une histoire de son temps. Réalisme au XIXe fait éclater lien séculaire entre morale/esthétique/style.Donner une image globale du monde, selon Bakhtine. L’illusion réaliste: conception naïve = le discours romanesque serait transparent et le lecteur aurait une transcription scrupuleuse et fidèle du réel. Le roman serait transparence de la réalité. Ex: Zola, mines dans Germinal correspondent (malgré la fiction) aux mines réelles, Zola s’est documenté, donc référents extérieurs à la fiction. Roman réaliste repose sur l’illusion réaliste (ou illusion référentielle) = une conception particulière de la vraisemblance (notion relative qui varie selon les époques: rhétorique, morale ..). Illusion réaliste = fait de penser que le récit donne le réel brut.
Langage signifiant qui exprime le réel d’où le cas particulier de l’effet de réel (Barthes): le détail qui ne sert à rien, élément insignifiant mais qui est là pour faire croire au réel (Voir article “L’effet de réel” = notation insignifiante). Barthes: idée que le réel est concret et ne signifie pas nécessairement (récit historique devrait rapporter les faits, ce qui s'est réellement passé, plutôt que le sens). Ex: la photographie: témoin brut de ce qui est là. Idée que le réel se suffit à lui-même. Opposition antique entre l'histoire et le vraisemblable (la poésie). Le détail insignifiant signifie le réel. Ex. la pension Vauquer (Balzac, Le Père Goriot): fiction qui cherche à se donner pour vrai, influence du milieu, décor est réaliste car effet de réel (présence du bagne), importance conférée au visuel et aux sensations, aux détails et aux explications, caractère emblématique (type de la pension), du physique au moral, dimension ironique ou encore dimension symbolique qui dépasse le réalisme. => Le réalisme est une certaine conception de la vraisemblance. Le réalisme est un effet créé par le texte => Imiter l’œuvre d’art (picturale ou littéraire) = imiter non pas un référent hors texte mais imiter un texte littéraire. Intertextualité et autoréférentialité
Maupassant: illusion: perception singulière de l'art. “chacun de nous fait une illusion du nous”. Illusion du beau et caractère subjective du beau. Ex. bouclier d’Achille / bouclier d’Hercule. Principe de l’imitation des Anciens selon Du Bellay: Défense et illustration de la langue française, II, 3. Imiter lieu idéal = imiter les Bucoliques de Virgile, d’où développement de topoï. Conformité au modèle littéraire et aux codes rhétoriques et non à la réalité référentielle. Plutôt que le livre du monde, la représentation littéraire renvoie au monde des livres (Compagnon). Autoréférentialité de la représentation littéraire, rupture avec référent extérieur, notamment historique (Hugo, Michon). La littérature imite la littérature au fil des siècles: La Fontaine / Esope.
Michon: pas de référent hors texte (le manque, le vide, l'absence). Perte de référent, joue avec l'illusion référentielle (tableau qui n'existe pas qui doit être la preuve du récit). Voir incipit, joue à détruire la référence ou le témoignage qui l’accrédite, jeu représentation qui se nie à tous les niveaux en même temps qu’elle s'énonce. La représentation littéraire comme lieu de mise en valeur des pouvoirs de la littérature (voir aussi finalité esthétique qui perdure depuis l'antiquité): Virtuosité de Huysmans (Salomé): esthétisant: style/subjectivité. Ne cherche pas a être mimétique.