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Autre cours

Un roman qui remet en cause l’esthétique réaliste

Gide ne veut pas « renouer le fil du vieux discours interrompu ». C’est pourquoi il travaille son roman d’une manière à lui donner l’allure d’une œuvre

  1. Une horlogerie complexe

On a eu l’occasion de constater le degré de complexité de la construction de ce roman, son savant agencement. Il favorise la récurrence de certains motifs (le « roman fugue » comme Gide le souligne dans le JFM) , roman qui multiplie les voix.

La complexité règne aussi dans l’écheveau des relations entre les personnages. Vous pouvez évoquer, au choix : les multiples relations adultères ( Laura et Vincent ; Profitendieu) , homosexuelles ( Olivier, Edouard, Passavant, Sarah et la jeune anglaise), platoniques (Bernard et Laura et la « dévotion » qu’il lui voue), charnelles ( Vincent et Lilian, Bernard et Sarah). Vous pouvez évoquer les 3 enquêtes : celle des orgies organisées par les jeunes lycéens, celle de la fausse monnaie, celle du meurtre / suicide de Boris.

S’ajoute à cela la tentative d’Edouard de mener à bien son roman, et l’histoire de Bernard qui ouvre et clôt le roman Tout cela s’imbrique et s’entremêle dans une temporalité parfois très floue et en tous cas bien loin de l’esprit réaliste qui, même s’il se plaît à multiplier les personnages, favorise plutôt la linéarité et la singularité des intrigues.

  1. Autre remise en cause du réalisme : les interventions du narrateur

(voir aussi le cours sur Edouard et le narrateur)

A de multiples occasions, le narrateur juge, commente, s’intéresse, se désintéresse, s’interroge ou remet en cause, et sollicite directement le lecteur avec l’usage de l’impératif 1°P du pluriel «  Laissons, suivons, voyons etc…. ». Dans le chapitre 7 de la partie II, c’est l’auteur lui-même qui intervient directement pour commenter l’allure que prend son roman ( nous sommes d’ailleurs à un peu plus de la moitié du roman, comme s’il s’agissait d’un bilan intermédiaire), avant de se demander, non sans une certaine désinvolture : «  que faire avec ces gens-là ? »

JFM p 86 27/05/1924 : «  J’ai écrit le premier dialogue entre olivier et Bernard et les scènes entre Passavant, sans du tout savoir ce que je ferais de ces personnages, ni qui ils étaient. Ils se sont imposés à moi, quoi que j’en aie. » ( « quoi que j’en aie »= « malgré moi »).

Il y a donc une grande subjectivité dans la narration qui va à l’encontre de la neutralité qui constituait une des bases du roman réaliste, une base dont Gide a raison de souligner ici, en s’en moquant via son narrateur désinvolte, qu’elle ne reposait que sur un idéal impossible à attendre. Nul roman ne peut, en effet, atteindre à l’objectivité ou la neutralité.

c) Usage symbolique des lieux et des personnages

Si beaucoup sont clairement identifiables ( notamment dans l’itinéraire parisien), d’autres sont plus flous mais ont un intérêt symbolique indéniable. L’Afrique semble un lieu de perdition puisqu’elle conjugue meurtre et disparition, Saas –Fé est un lieu un peu hors temps et hors réalité, où les personnages peuvent prendre de la hauteur, mais aussi lieu de la première apparition de la fausse pièce, donc un lieu où les contraires sont possibles (à l’image de l’onomastique du nom Saas, palindrome).

Un autre lieu occupe une place très intéressante, c’est le jardin du Luxembourg : rendez vous des lycéens, possibilité d’une histoire pour Bercail, mais aussi lieu mythique de l’apparition de l’ange. Il faut savoir que pour Gide, le jardin du Luxembourg représente une sorte d’Eden de l’enfance (habitant à côté, il y allait beaucoup). JFM 27/12/1923 «  ….Je crois que le mieux serait de faire une description «  poétique » du Luxembourg – qui doit rester un lieu aussi mythique que la forêt des Ardennes dans les féeries de Shakespeare ». On constate grâce à cette citation un certain glissement vers le symbolisme, ce dont Gide se défend tout autant que du réalisme, et pourtant…

Les personnages eux-mêmes ont une valeur symbolique. Il y a les démons (Passavant, Strouvilhou,…) et les anges ( Bronja), la jeunesse pleine de sève et la vieillesse naufragée…

 

Ainsi, si certains éléments de réalisme ne peuvent pas être niés, d’autres sont remis en cause. Mais il faut sans doute une fois encore se replonger au cœur de l’œuvre, au chapitre 3 de la partie 2 du roman et laisser la parole à Edouard  : «  Ce que je veux, c’est présenter d’une part la réalité, présenter d’autre part cet effort pour la styliser », ce qui n’est pas sans risque, comme le lui dit Bernard qui choisit ce moment pour lui montrer la pièce «  Mais pourquoi partir d’une idée ? interrompit Bernard impatienté……Si j’écrivais les Faux Monnayeurs, je commencerais par présenter la pièce fausse, cette petite pièce dont vous parliez à l’instant….et que voici. » Terminons sur cette citation du JFM qui ne permet pas de se prononcer de manière tranchée sur la question du réalisme, mais ce n’est pas le but. JFM mai 1925 au moment de la fin de l’écriture du roman : «  Le génie du roman fait vivre le possible ; il ne fait pas revivre le réel. »

 

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