Texte n°1 : Charles Perrault, Le Petit chaperon rouge, 1697
Il était une fois une petite fille de village, la plus éveillée qu’on eût su voir : sa mère en était folle, et sa mère-grand plus folle encore. Cette bonne femme lui fit faire un petit chaperon rouge qui lui seyait si bien, que partout on l’appelait le petit Chaperon rouge.
Un jour, sa mère ayant cuit et fait des galettes, lui dit : « Va voir comment se porte ta mère-grand, car on m’a dit qu’elle était malade. Porte-lui une galette et ce petit pot de beurre. »
Le petit Chaperon rouge partit aussitôt pour aller chez sa mère-grand, qui demeurait dans un autre village. En passant dans un bois, elle rencontra compère le Loup, qui eut bien envie de la manger ; mais il n’osa, à cause de quelques bûcherons qui étaient dans la forêt. Il lui demanda où elle allait. La pauvre enfant, qui ne savait pas qu’il était dangereux de s’arrêter à écouter un loup, lui dit : Je vais voir ma mère-grand, et lui porter une galette, avec un petit pot de beurre, que ma mère lui envoie. — Demeure-t-elle bien loin ? lui dit le loup. — Oh ! oui, dit le petit Chaperon rouge ; c’est par delà le moulin que vous voyez tout là-bas, à la première maison du village. — Eh bien ! dit le Loup, je veux l’aller voir aussi : je m’y en vais par ce chemin-ci, et toi par ce chemin-là ; et nous verrons à qui plus tôt y sera.
Le Loup se mit à courir de toute sa force par le chemin qui était le plus court, et la petite fille s’en alla par le chemin le plus long, s’amusant à cueillir des noisettes, à courir après des papillons, et à faire des bouquets des petites fleurs qu’elle rencontrait.
Le Loup ne fut pas longtemps à arriver à la maison de la mère-grand ; il heurte : toc, toc. — Qui est là ? — C’est votre fille, le petit Chaperon rouge, dit le Loup en contrefaisant sa voix, qui vous apporte une galette et un petit pot de beurre, que ma mère vous envoie. — La bonne mère-grand, qui était dans son lit, à cause qu’elle se trouvait un peu mal, lui cria : Tire la chevillette, la bobinette cherra. — Le Loup tira la chevillette, et la porte s’ouvrit. Il se jeta sur la bonne femme, et la dévora en moins de rien, car il y avait plus de trois jours qu’il n’avait mangé.
Ensuite il ferma la porte, et s’alla coucher dans le lit de la mère-grand, en attendant le petit Chaperon rouge, qui, quelque temps après, vint heurter à la porte : toc, toc. — Qui est là ? — Le petit Chaperon rouge, qui entendit la grosse voix du Loup, eut peur d’abord, mais, croyant que sa mère-grand était enrhumée, répondit : C’est votre fille, le petit Chaperon rouge, qui vous apporte une galette et un petit pot de beurre, que ma mère vous envoie. — Le Loup lui cria en adoucissant un peu sa voix : Tire la chevillette, la bobinette cherra. — Le petit Chaperon rouge tira la chevillette, et la porte s’ouvrit.
Le Loup, la voyant entrer, lui dit en se cachant dans le lit, sous la couverture : Mets la galette et le petit pot de beurre sur la huche, et viens te coucher avec moi. Le petit Chaperon rouge se déshabille, et va se mettre dans le lit, où elle fut bien étonnée de voir comment sa mère-grand était faite en son déshabillé. — Elle lui dit : Ma mère-grand, que vous avez de grands bras ! — C’est pour mieux t’embrasser, ma fille ! — Ma mère-grand, que vous avez de grandes jambes ! — C’est pour mieux courir, mon enfant ! — Ma mère-grand, que vous avez de grandes oreilles ! — C’est pour mieux écouter, mon enfant ! — Ma mère-grand, que vous avez de grands yeux ! — C’est pour mieux te voir, mon enfant ! — Ma mère-grand, que vous avez de grandes dents ! — C’est pour te manger ! Et, en disant ces mots, ce méchant Loup se jeta sur le petit Chaperon rouge, et la mangea.
Moralité
On voit ici que de jeunes enfants,
Surtout de jeunes filles
Belles, bien faites, et gentilles,
Font très mal d’écouter toute sorte de gens,
Et que ce n’est pas chose étrange,
S’il en est tant que le Loup mange.
Je dis le Loup, car tous les Loups
Ne sont pas de la même sorte ;
Il en est d’une humeur accorte1 ,
Sans bruit, sans fiel2 et sans courroux3 ,
Qui privés4 , complaisants et doux,
Suivent les jeunes Demoiselles
Jusque dans les maisons, jusque dans les ruelles5 ;
Mais hélas ! qui ne sait que ces Loups doucereux6 ,
De tous les Loups sont les plus dangereux.
1. accorte : aimable, agréable.
2. fiel : aigreur, haine.
3. courroux : colère.
4. privés : familiers, apprivoisés.
5. ruelles : ce mot désigne, au XVIIe siècle, les chambres à coucher de dames de haut rang qui servaient de salons de réception.
6. doucereux : qui feint d’être doux, mielleux.
Comparaison 1: Joël Pommerat, Le Petit Chaperon rouge, 2004
ACTES-SUD-PAPIERS, collection « Heyoka Jeunesse », pages 33 à 42
LA VOIX DE L’HOMME QUI RACONTE
Et c’est donc ainsi que le loup mangea avec appétit la grand-mère de la petite fille.
En attendant que celle-ci arrive à son tour et que son tour arrive aussi.
On voit la petite fille qui frappe à la porte devant la maison de la grand-mère.
Noir.
Quelques instants plus tard, la petite fille est entrée. Le loup est dans le lit de la grand-mère caché sous le drap.
LA PETITE FILLE (effrayée)
Je peux, je voulais te dire que ça ne sent pas non plus très bon chez toi mémé, ça sent un peu le renfermé, tu devrais ouvrir un peu plus souvent ta porte quand il fait beau dehors, l’air est vraiment meilleur à l’extérieur.
LE LOUP (toujours sous le drap)
Oui c’est vrai, mais viens, j’ai hâte que tu m’embrasses, nous sommes tellement tranquilles ici tous les deux.
LA PETITE FILLE
Oui c’est vrai, mais je vais poser mon flan d’abord, c’est un flan que j’ai fait pour toi tu sais parce que ma mère me l’a demandé.
LE LOUP
Ah bon.
LA PETITE FILLE
Oui je m’assois un peu quand même sur le tabouret là.
LE LOUP
On dirait que tu n’as pas envie de t’approcher de ta grand-mère.
LA PETITE FILLE
Oh non, c’est seulement que je suis un peu fatiguée alors je fais seulement une petite pause à cause de mes jambes qui ont trop marché dehors pour venir jusqu’ici.
LE LOUP
Tu pourrais mieux te reposer les jambes en t’asseyant là sur le lit à côté de moi.
LA PETITE FILLE
C’est ma mère qui m’a demandé de faire ce flan pour toi, j’espère que tu vas en manger et que tu vas l’aimer, ma mère ne croyait pas que je serais capable de faire toute seule un flan, elle me croit encore vraiment petite, et finalement je crois qu’elle ne me croit pas encore capable d’avoir des responsabilités dans la vie, les mères c’est toujours comme ça non ? C’est pénible.
LE LOUP (impatient)
Oui, viens plus près de moi.
LA PETITE FILLE (de plus en plus effrayée)
Ma mère et moi, on s’entend bien mais des fois c’est vrai j’ai un petit peu du mal à la supporter, elle s’inquiète de tout, alors elle en devient vraiment pénible, elle me prend pour une enfant.
LE LOUP (de plus en plus impatient)
Nous les mamans on s’inquiète beaucoup oui c’est vrai, viens plus près de moi.
LA PETITE FILLE
Quand elle était petite fille aussi et que tu étais déjà sa maman, toi aussi tu t’inquiétais quand elle partait de la maison ?
LE LOUP (s’énervant)
Oh oui, mais viens.
LA PETITE FILLE
Quand je serai grande moi je ne m’inquièterai pas pour rien.
LE LOUP
Viens.
LA PETITE FILLE
Est-ce tu veux que je vienne m’asseoir sur le lit là à côté de toi ?
LE LOUP
Oui parce que sinon je crois que je vais m’endormir tellement je suis fatiguée et je ne t’aurais pas vraiment vue tellement tu es loin de moi on dirait.
LA PETITE FILLE
Alors oui j’arrive.
La petite fille se lève mais ne bouge pas.
LE LOUP (s’énervant de plus en plus)
Qu’est-ce que tu fais ?
LA PETITE FILLE
Je pense encore à ma mère.
LE LOUP
C’est pas possible !
LA PETITE FILLE
Tu as une drôle de voix mémé quand tu t’énerves.
LE LOUP
Oh oui je sais, je faisais peur à ta maman quand elle était une petite fille comme toi.
LA PETITE FILLE
Moi aussi parfois ma maman me fait peur.
LE LOUP
Viens.
LA PETITE FILLE
J’aime ma maman et je suis triste quand je ne la vois pas.
LE LOUP
Mais viens.
LA PETITE FILLE
Oui je viens.
Est-ce que tu veux que je t’amène un peu de flan ?
LE LOUP
Non, juste toi.
LA PETITE FILLE
On dirait que tu n’es pas la même mémé que je connais.
LE LOUP
On change dans la vie, viens.
LA PETITE FILLE
Moi aussi j’ai changé.
LE LOUP
Oui tu es devenue bien grande maintenant, viens.
LA PETITE FILLE
C’est que ce loup qui devait venir n’est toujours pas là, il m’avait pourtant dit qu’il viendrait.
LE LOUP
Laisse donc ce loup là où il est s’il te plaît.
LA PETITE FILLE
Ça me tracasse quand même un peu.
LE LOUP
Viens.
LA PETITE FILLE
Oui je viens.
LE LOUP
Moi je ne peux plus me lever.
LA PETITE FILLE
Je n’aime pas te voir aussi fatiguée mémé et aussi vieille.
LE LOUP
On devient tous vieux un jour.
LA PETITE FILLE
Non moi je deviendrai seulement une femme jeune et surtout belle et c’est tout.
LE LOUP
Viens.
LA PETITE FILLE
Oui je suis là, je m’assois près de toi.
La petite fille s’assoit à côté du loup. Elle est terrorisée.
LE LOUP
Oui c’est bien.
LA PETITE FILLE
Oui.
LE LOUP
Si tu as chaud tu peux enlever tes habits.
LA PETITE FILLE
Non j’ai un peu froid.
LE LOUP
Viens sous la couverture alors.
LA PETITE FILLE
Je suis déjà bien comme ça.
LE LOUP
Allonge-toi, tu seras encore mieux.
LA PETITE FILLE
J’ai peut-être entendu du bruit dehors.
Elle se lève.
LE LOUP
C’est seulement le vent.
LA PETITE FILLE
Tu as un peu des poils partout sur le corps.
LE LOUP
Tu exagères.
LA PETITE FILLE
Je suis triste.
LE LOUP
Pourquoi ?
LA PETITE FILLE
Je pense à ma maman.
LE LOUP
Viens, je vais te serrer dans mes bras.
LA PETITE FILLE
J’ai un peu chaud maintenant, je m’assois seulement.
La petite fille s’assoit à nouveau.
LE LOUP
Pose ta tête là sur moi.
LA PETITE FILLE
J’entends ton cœur qui bat et quelque chose qui gronde aussi à l’intérieur.
LE LOUP
C’est le tonnerre dehors que tu entends car il va faire de l’orage.
LA PETITE FILLE
Je n’aime pas l’orage.
LE LOUP
Je vais te protéger.
LA PETITE FILLE
J’ai encore plus peur quand je suis près de toi.
LE LOUP
C’est une idée que tu te fais.
LA PETITE FILLE
Je voudrais rentrer chez moi.
LE LOUP
Mets-toi sous la couverture.
LA PETITE FILLE
J’entends l’orage gronder de plus en plus.
LE LOUP
C’est seulement que j’ai faim.
LA PETITE FILLE
C’est cela qui fait gronder l’orage dehors quand tu as faim ?
LE LOUP
Oui.
LA PETITE FILLE
Et que voudrais-tu manger alors ?
LE LOUP
Toi, ma petite fille.
LA PETITE FILLE
Je n’en ai pas envie tellement.
LE LOUP
Ce ne sont pas les enfants qui décident.
LA PETITE FILLE
Seules les bêtes vraiment monstrueuses mangent les enfants.
LE LOUP
Moi j’ai seulement faim.
LA PETITE FILLE
Je n’ai pas peur de toi.
LE LOUP
Je vais quand même te manger.
LA PETITE FILLE
Alors mange-moi, mais si tu me manges tu n’es pas ma grand-mère.
LE LOUP
Peu importe.
LA PETITE FILLE
Mon flan est meilleur.
LE LOUP
Tais-toi maintenant.
LA PETITE FILLE
Non jamais car sinon je crois que j’aurais vraiment peur.
Le loup se jette sur la petite fille et la dévore.
Noir.
Comparaison 2: Une version orale du conte, Le conte de la mère-grand, nivernais, recueilli en 1870.
C’était une femme qui avait fait du pain :
– Tu vas porter une époigne toute chaude et une bouteille de lait à ta grand.
Voilà la petite fille partie. A la croisée de deux chemins, elle rencontra le bzou qui lui dit :
– Où vas-tu ?
– Je porte une époigne toute chaude et une bouteille de lait à ma grand.
– Quel chemin prends-tu ? dit le bzou, celui des aiguilles ou celui des épingles ?
– Celui des aiguilles, dit la petite fille.
– Eh bien ! moi, je prends celui des épingles.
La petite fille s'amusa à ramasser des aiguilles.
Et le bzou arriva chez la Mère grand, la tua, mit de sa viande dans l'arche et une bouteille de sang sur la bassie.
La petite fille arriva, frappa à la porte.
– Pousse la porte, dit le bzou. Elle est barrée avec une paille mouillée.
– Bonjour, ma grand, je vous apporte une époigne toute chaude et une bouteille de lait.
– Mets-les dans l'arche, mon enfant. Prends de la viande qui est dedans et une bouteille de vin qui est sur la bassie.
Suivant qu'elle mangeait, il y avait une petite chatte qui disait :
– Pue !... Salope !... qui mange la chair, qui boit le sang de sa grand.
– Déshabille-toi, mon enfant, dit le bzou, et viens te coucher vers moi.
– Où faut-il mettre mon tablier ?
– Jette-le au feu, mon enfant, tu n'en as plus besoin.
Et pour tous les habits, le corset, la robe, le cotillon, les chausses, elle lui demandait où les mettre. Et le loup répondait : "Jette-les au feu, mon enfant, tu n'en as plus besoin."
Quand elle fut couchée, la petite fille dit :
– Oh, ma grand, que vous êtes poilouse !
– C'est pour mieux me réchauffer, mon enfant !
– Oh ! ma grand, ces grands ongles que vous avez !
– C'est pour mieux me gratter, mon enfant !
– Oh! ma grand, ces grandes épaules que vous avez !
– C'est pour mieux porter mon fagot de bois, mon enfant !
– Oh ! ma grand, ces grandes oreilles que vous avez !
– C'est pour mieux entendre, mon enfant !
– Oh ! ma grand, ces grands trous de nez que vous avez !
– C'est pour mieux priser mon tabac, mon enfant !
– Oh! ma grand, cette grande bouche que vous avez !
– C'est pour mieux te manger, mon enfant !
– Oh! ma grand, que j'ai faim d'aller dehors !
– Fais au lit mon enfant !
– Au non, ma grand, je veux aller dehors.
– Bon, mais pas pour longtemps.
Le bzou lui attacha un fil de laine au pied et la laissa aller.
Quand la petite fut dehors, elle fixa le bout du fil à un prunier de la cour. Le bzou s'impatientait et disait : "Tu fais donc des cordes ? Tu fais donc des cordes ?"
Quand il se rendit compte que personne ne lui répondait, il se jeta à bas du lit et vit que la petite était sauvée. Il la poursuivit, mais il arriva à sa maison juste au moment où elle entrait.
Comparaison 3: Les frères Jacob et Wilhelm Grimm, Le Petit Chaperon rouge, 1812
Il était une fois une adorable petite fille que tout le monde aimait rien qu’à la voir, et plus que tous, sa grand-mère, qui ne savait que faire ni que donner comme cadeaux à l’enfant. Une fois, elle lui donna un petit chaperon de velours rouge et la fillette le trouva si joli, il lui allait tellement bien, qu’elle ne voulut plus porter autre chose et qu’on ne l’appela plus que le Petit Chaperon rouge.
Un jour, sa mère lui dit :
- Tiens, Petit Chaperon rouge, voici un morceau de galette et une bouteille de vin : tu iras les porter à ta grand-mère ; elle est malade et affaiblie, et elle va bien se régaler. Vas-y tout de suite, avant qu’il ne fasse trop chaud ; et sois bien sage en chemin, et ne saute pas à droite ou à gauche pour aller tomber et me casser la bouteille de grand-mère, qui n’aurait plus rien. Et puis, dis bien bonjour en entrant et ne regarde pas d’abord dans tous les coins !
- Je serai sage et je ferai tout pour le mieux, promit le Petit Chaperon rouge à sa mère, avant de lui dire au revoir et de partir.
Mais la grand-mère habitait à une bonne demi-heure du village, tout là-bas, dans la forêt ; et lorsque le Petit Chaperon rouge entra dans la forêt, ce fut pour rencontrer le loup. Mais elle ne savait pas que c’était une si méchante bête et elle n’avait pas peur.
- Bonjour, Petit Chaperon rouge, dit le loup.
- Merci à toi et bonjour aussi, loup.
- Où vas-tu de si bonne heure, Petit Chaperon rouge ?
- Chez grand-mère.
- Que portes-tu sous ton tablier, dis-moi ?
- De la galette et du vin, dit le Petit Chaperon rouge ; nous l’avons cuite hier et je vais en porter à grand-mère, parce qu’elle est malade et que cela lui fera du bien.
- Où habite-t-elle, ta grand-mère, Petit Chaperon rouge ? demanda le loup
- Plus loin dans la forêt, à un quart d’heure d’ici ; c’est sous les trois grands chênes, et juste en dessous, il y a des noisetiers, tu reconnaîtras forcément, dit le Petit Chaperon rouge.
Fort de ce renseignement, le loup pensa : “ Un fameux régal, cette mignonne et tendre jeunesse ! Grasse chère, que j’en ferai : meilleure encore que la grand-mère, que je vais engloutir aussi. Mais attention, il faut être malin si tu veux les déguster l’une et l’autre. ”
Telles étaient les pensées du loup tandis qu’il faisait un bout de conduite au Petit Chaperon rouge. Puis il dit, tout en marchant :
- Toutes ces jolies fleurs dans le sous-bois, comment se fait-il que tu ne les regardes même pas, Petit Chaperon rouge ? Et les oiseaux, on dirait que tu ne les entends pas chanter ! Tu marches droit devant toi comme si tu allais à l’école, mais c’est pourtant rudement joli, la forêt !
Le Petit Chaperon rouge donna un coup d’œil alentour et vit danser les rayons du soleil entre les arbres, et puis partout, partout des fleurs qui brillaient. “ Si j’en faisais un bouquet pour grand- mère, se dit-elle, cela lui ferait plaisir aussi ; il est tôt et j’ai bien le temps d’en cueillir. ”
Sans attendre, elle quitta le chemin pour entrer dans le sous-bois et cueillir des fleurs ; une ici, l’autre là, mais la plus belle était toujours un peu plus loin, et encore plus loin dans l’intérieur de la forêt. Le loup, pendant ce temps, courait tout droit à la maison de la grand-mère et frappait à sa porte.
- Qui est là ? cria la grand-mère.
- C’est moi, le Petit Chaperon rouge, dit le loup ; je t’apporte de la galette et du vin, ouvre-moi !
- Tu n’as qu’à tirer le loquet, cria la grand-mère. Je suis trop faible pour aller t’ouvrir.
Le Loup tira le loquet, poussa la porte et entra pour s’avancer tout droit, sans dire un mot, jusqu’au lit de la grand-mère, qu’il avala. Il mit ensuite sa chemise, s’enfouit la tête sous son bonnet de dentelle, et se coucha dans son lit, puis tira les rideaux de l’alcôve.
Le Petit Chaperon rouge avait couru de fleur en fleur, mais à présent son bouquet était si gros que c’était tout juste si elle pouvait le porter. Alors elle pensa à sa grand-mère et se remit bien vite en chemin pour arriver chez elle. La porte était ouverte et cela l’étonna ; mais quand elle fut dans la chambre, tout lui parut de plus en plus bizarre et elle se dit : “ Mon Dieu, comme tout est étrange aujourd’hui ! D’habitude, je suis si heureuse quand je suis chez grand-mère ! ” Elle salua pourtant :
- Bonjour, grand-mère !
Mais comme personne ne répondait, elle s’avança jusqu’à son lit et écarta les rideaux. La grand-mère était là, couchée, avec son bonnet qui lui cachait presque toute la figure, et elle avait l’air si étrange.
- Comme tu as de grandes oreilles, grand-mère !
- C’est pour mieux t’entendre.
- Comme tu as de gros yeux, grand-mère !
- C’est pour mieux te voir, répondit-elle.
- Comme tu as de grandes mains !
- C’est pour mieux te prendre, répondit-elle.
- Oh ! grand-mère, quelle grande bouche et quelles terribles dents tu as !
- C’est pour mieux te manger, dit le loup, qui fit un bond hors du lit et avala le pauvre Petit Chaperon rouge d’un seul coup.
Sa voracité satisfaite, le loup retourna se coucher dans le lit et s’endormit bientôt, ronflant de plus en plus fort. Le chasseur, qui passait devant la maison l’entendit et pensa : “ Qu’a donc la vieille femme à ronfler si fort ? Il faut que tu entres et que tu voies si elle a quelque chose qui ne va pas. ” Il entra donc et, s’approchant du lit, vit le loup qui dormait là.
- C’est ici que je te trouve, vieille canaille ! dit le chasseur. Il y a un moment que je te cherche !...
Et il allait épauler son fusil, quand, tout à coup, l’idée lui vint que le loup avait peut-être mangé la grand-mère et qu’il pouvait être encore temps de la sauver. Il posa son fusil, prit des ciseaux et se mit à tailler le ventre du loup endormi. Au deuxième ou au troisième coup de ciseaux, il vit le rouge chaperon qui luisait. Deux ou trois coups de ciseaux encore, et la fillette sortait du loup en s’écriant : « Oh, là, là, Ah ! quelle peur j’ai eue ! Comme il faisait noir dans le ventre du loup ! »
Et bientôt après, sortait aussi la vieille grand-mère, mais c’était à peine si elle pouvait encore respirer. Le Petit Chaperon rouge courut chercher de grosses pierres, qu’ils fourrèrent dans le ventre du loup ; et quand il se réveilla et voulut bondir, les pierres pesaient si lourd qu’il s’affala et resta mort sur le coup.
Tous les trois étaient bien contents : le chasseur prit la peau du loup et rentra chez lui ; la grand-mère mangea la galette et but le vin que le Petit Chaperon rouge lui avait apportés, se retrouvant bientôt à son aise. Mais pour ce qui est du Petit Chaperon elle se jura : “ Jamais plus de ta vie tu ne quitteras le chemin pour courir dans les bois, quand ta mère te l’a défendu. »
Bruno Bettelheim, Psychanalyse des contes des fées, 1976
Bruno Bettelheim (1903- 1990) Psychanalyste. Juif, interné à Dachau et Buchenwald, il émigre aux USA où il se spécialise dans les soins pour les enfants autistes.
Psychanalyse des contes des fées : L’auteur montre les bienfaits de la lecture des contes de fées sur les enfants pour qu’ils apprennent à grandir et à affronter les épreuves de l’existence.
Collection Livre de poche, pluriel, chapitre « Le Petit Chaperon rouge »
« Le Petit Chaperon rouge de Perrault perd beaucoup de son charme parce qu’il est trop évident que le loup du conte n’est pas un animal carnassier, mais une métaphore qui ne laisse pas grand-chose à l’imagination de l’auditeur. Cet excès de simplification, joint à une moralité exprimée sans ambages, fait de cette histoire, qui aurait pu être un véritable conte de fées, un conte de mise en garde qui énonce absolument tout. […]
On supprime toute la valeur du conte de fées si on précise à l’enfant le sens qu’il doit avoir pour lui. Perrault fait pire que cela : il assène ses arguments. » (p 254)
« Le Petit Chaperon rouge est universellement aimée parce que, tout en étant vertueuse, elle est exposée à la tentation ; et parce que son sort nous apprend qu’en faisant confiance aux bonnes intentions du premier venu, chose qui est fort agréable, on risque en réalité de tomber tout droit dans un piège. Si nous n’avions pas en nous-mêmes quelque chose qui aime le grand méchant loup, il aurait moins de pouvoir sur nous. Il est donc important de comprendre sa nature et encore plus important d’apprendre ce qui nous le rend si séduisant. Aussi séduisante que soit la naïveté, il est dangereux de rester naïf toute sa vie. » (p 258-259)
« Tout au long du conte, et dans le titre comme dans le nom de l’héroïne, l’importance de la couleur rouge, arborée par l’enfant, est fortement soulignée. Le rouge est la couleur qui symbolise les émotions violentes et particulièrement celles qui relèvent de la sexualité. […]
Le danger qui menace la petite fille, c’est sa sexualité naissante, car elle n’est pas encore assez mûre sur le plan affectif. » (p 259-260)