« Le chant d'Ulysse » p 173 jusqu'à « qui je suis et où je suis. »p 176.
Introduction
Chapitre 11 --› articuler autour d'une rencontre en Primo Levi, le narrateur, et Jean, un prisonnier français. Ils doivent aller chercher la soupe.
Durant ce voyage, Primo Levi, va tenter d'apprendre à Jean les rudiments de sa langue. L’œuvre qui surgit comme support c'est la Divine Comédie de Dante : un extrait du chant XXVI de l'Enfer.
1307 ( rédaction 1304 – 1321 ) --› XIVe siècle
Moyen Age – Catholicisme qui explique la conception de l’œuvre : Enfer / Purgatoire / Paradis
Dante rencontre Virgile, le poète latin auteur de l'Enéide, qui le guide d'abord aux Enfers.
Dans le Chant XXVI de l'Enfer, Dante et Virgile rencontrent Ulysse. Dans le huitième cercle – Coincés chez les menteurs et les trompeurs. Il va raconter son histoire aux deux visiteurs. C'est un extrait de ce chant dont va se souvenir Levi.
Ce morceau de chant va avoir pour Levi un effet particulier : le chant va se charger chez Levi d'une nouvelle signification.
Problématique : Comment dans ce passage les souvenirs de l’œuvre de Dante permettent-ils d'éclairer la condition qui est celle de Levi et des prisonniers.
I/ Le thème du voyage
Il y a 4 formes de voyages évoquées dans cet extrait : Le voyage d'Ulysse, le voyage de Dante aux Enfers et de celui qu'effectuent Jean et Levi dans le camp. Un quatrième, plus symboliques, est celui qu'effectue Levi dans sa propre mémoire.
a) Le voyage d'Ulysse
« Le voyage, le téméraire voyage au-delà des colonnes d'Hercule » --›hypallage
( ce n'est pas le voyage qui est « téméraire », c'est bien-sur celui qui l'entreprend )
Référence à l'Odysée. Le voyage d'Ulysse dure 10 ans.
Il a franchi « les colonnes d'Hercule », c'est interdit ( Le détroit de Gibraltar )
--› Franchissement des limites de l'humain pour arriver dans un monde non humain, monstrueux.
--› Comme Ulysse, les prisonniers du Lager ont franchi une limite, celle de l'humanité.
« Afin que nul n'osa s'aventurer plus loin »
--› Ce qui est rappelé dans ce passage du voyage d'Ulysse, c'est son aspect audacieux. C'est le fait qu'il ait dépassé une frontière.
b) Le voyage dans le camp
Un court voyage comme dans l'enfer du camp : « cette heure n'est déjà plus une heure »
Le temps presse : « Je suis pressé. Furieusement pressé »
-› Un laps de temps durant lequel Jean et Levi ne sont plus prisonniers, c'est un délai de grâce.
Ce voyage à des étapes, comme dans l'Odysée et comme dans la Divine Comédie, ou à chaque étape le voyageur fait des rencontres.
Ici, la rencontre est celle de Levi, l’ingénieur. A l'étape du « Kraftwerk »
Cette étape est l'occasion d'évoquer un homme, un autre co-damné, et d'évoquer son humanité.
« On ne voit que sa tête qui dépasse de la tranchée » --› morcellement des hommes au travail. Caractère aliénant du travail au camp.
Or, Levi évoque des aspects remarquables de cette personne : « homme de valeur », « jamais entendu se plaindre ».
Ce voyage à une fin : « Midi approche »
--› Ce court voyage d'un heure dans le camp est construit comme le voyage d'Ulysse, comme le voyage de Dante.
« homo viator » --› l'homme de voyage, l'homme qui chemine dans son existence.
c) Un voyage symbolique dans la mémoire et dans la littérature
Double voyage symbolique :
Dans les souvenirs de Levi : « Quando ? » Rien un trou de mémoire. Un obstacle « J'y suis ». Une réussite
L'autre un voyage dans la littérature, Levi se souvient de Dante qui se souvient d'Homère
Il se souvient de 2 œuvres fondatrices, essentielles.
--› Il est bien question de voyage dans ce passage : voyage réel, mais aussi, voyage dans le temps et dans les mots qui permet à Levi de s'échapper momentanément --› « L'espace d'un instant, j'ai oublié qui je suis et où je suis ».
II/ Une réflexion sur les pouvoirs de la littérature
a) Elle sert de lien entre les hommes
- Entre Jean, qui est français, et Levi, qui est italien – Ce qui les rapproche : la langue italienne, qui à la même origine que la langue française : le latin.
« Jean admire la bizarre similitude de la langue »
--› Expérience étrange qui rapproche les hommes
Le camp défait le lien entre les hommes. Or, le passage que la littérature va recréer ces liens défaits entre les hommes. Lien établit entre les auteurs morts ( Homère, Dante ) et les prisonniers vivants. Homère, Dante, Levi et enfin Jean forment une chaîne, au delà de la mort. Le lien est fait par la langue, l'italien qui présente avec « une bizarre similitude »
D'ailleurs, Jean aide Levi à traduire le mot « antica » --› antique
Un passé dont il faut se souvenir.
Le camp fonctionne comme Babel après la punition divine, avec les hommes qui se comprennent plus, l'évocation de la Divine Comédie permet à Levi d'entrer en communication avec Jean.
b) Une réflexion sur la transmission
Une scène de transmission entre Levi ( assume le rôle de professeur ) et Jean ( de l'élève ).
Levi est un « professeur » pleins de doutes, il s'interroge sur ce qu'il enseigne : en témoignent les phrases où il se reprend : « J'essaie de traduire », « un désastre », « Il y avait d'autres choses à dire ».
Jean est un élève attentive : « Jean est tout ouïe », il participe à l'enseignement grâce à son expérience : « Pikolo a voyagé en mer, il sait ce que cela veut dire ».
Levi réfléchit aussi sur l'acte à traduire.
Par exemple, il explique l'expression « misi me ».
« c'est beaucoup plus fort, plus audacieux que cela »
La fin de l'extrait s'énonce même au présent :
« Attention Pikolo, ouvre grand tes oreilles et ton esprit, j'ai besoin que tu comprennes »
Utilisation de l'Impératif et du présent du subjonctif.
Par un sorte de glissement, nous sommes lecteurs, à la place de Jean, nous écoutons la leçon.
Renvoi à la préface de l’œuvre, Levi explique avoir écrit ce livre par besoin de raconter.
Transmettre c'est aussi créer du lien entre les hommes :
Celui qui as besoin de raconter
Celui qui as besoin de comprendre.
c) L'enseignement à tirer au chant d'Ulysse
Le passage que Levi juge si important :
« Considérez qu'elle est votre origine ; vous n'avez pas été faits pour vivre comme des bêtes mais pour en suivre une science et vertu »
Les vers sont une leçon d'humanité. A travers les siècles et les cultures, ils rappellent qu'être un homme ce n'est pas vivre comme une brute, mais s'attacher à des idéaux ( ici science et vertu ).
--› Ces vers non seulement parlent au prisonnier Jean, mais ils sont une révélation pour Levi lui même. Image de cette révélation : « comme une sonnerie de trompette », « comme la voix de Dieu »
Conclusion : Ce deuxième extrait est important car il permet de s'opposer au premier car la c'est la déshumanisation et le deuxième une re-humanisation.
Grâce à l'oeuvre de Dante, Levi se souvient qu'il est un homme.