Introduction :
Situation du texte dans l’œuvre : « Labor » ( le laboratoire ) est pour Levi un lieu à part
Il s'y trouve plongé au milieu de personnes issues de la vie civile, avec lesquelles il travaille. C'est un lieu où la vie semble s'écouler normalement, mais où la différence entre les Häflinge et les civils se fait plus prégnante. Dans ce passage, il est question plus particulièrement des femmes civils du Labor, et du fossé qui s'est creusé entre ces femmes et les prisonniers. Tout ce passage repose donc sur un jeu d'oppositions.
Nous nous demanderons comment cette opposition montre la déshumanisation de l'homme à cause du Lager.
Problématique : Comment Levi, dans ce passage, parvient-il à évoque sa condition dégradée en opposant les portraits des prisonniers du Labor et des femmes civiles ?
I/ Deux descriptions qui reposent sur un jeu d'oppositions
Dans l'espace privilégié du laboratoire. « Ici, c'est différent », la dégradation des prisonniers forment un contraste éclatant avec le comportement et l'apparence des civils.
Tous le passage est fondée sur l'opposition entre les prisonniers et les femmes du laboratoire, à plusieurs niveaux.
a) Portraits physiques
Les prisonniers sont physiquement très dégradés, tandis que les femmes du Labor sont en bonne santé.
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« visages jaunes et bouffis » « pantalon à mi-violet », « veste me prendre des épaules comme d'un porte manteau »
cheveux : « mousse brunâtre » « crasseux »
« odeur »
carapace de « boue », « sabots », « gras », « sang », « puces » |
« peau lisse et rosée » « vêtements colorés propres et chaud »
« bien coiffés », « blonds »
« Stinkjude » ( juif puant )
« propre » |
--› tout le portrait des 3 prisonniers aboutit à une même idée --› plus hommes mais ressemblent à des bêtes
Les femmes ont une apparence humaine ( mais différentes caractéristiques )
b) Rapport au travailler
- Au camp, le quotidien est régit par le travail. Les prisonniers sont aliénés par lui.
- Les femmes du Labor = « au lieu de ranger et nettoyer [ … ] comme elles devraient le faire »
--› Des hommes qui ne suivent que grâce à leur force de travail, de l'autre des femmes qui se permettent de ne pas le faire « elles balaient ».
c) Rapport à l'existence
- D'un côté, les femmes ont un rapport insouciant à l'existence : leur quotidien est fait de discussions banales : « fiancés, rationnement, vacances, voyage ».
La vie continue comme avant la guerre. Autre dimension.
- Or, l'expérience du camp tue l'insouciance : plus de fiancé(e)s, ( les rapports amoureux sont peu envisageables au camp )
- Au camp, pas de rationnement, mais de constantes privations
- Le voyage = « C'est tellement embêtant de voyager » --› Chapitre 1 : « Le voyage »
Les objets sont accessibles pour les femmes, « cigarettes » --› au camp tout manque
d) Rapport différent au temps
--› Les prisonniers et les femmes du Labor s'inscrivent dans une temporalité différente.
Une des femmes dit : « C'est incroyable ce que cette année est vite passée »
C'est l'année 1944. Or, pour les prisonniers, c'est une année déterminante, qui a transformé sa vie pour toujours.
e) Différences morales
Les femmes du Labor semblait bien éduquées: « parlent avec grâce et bonne éducation »
Toutefois, elles ont un comportement superficiel : « fument dans les coins », « se liment mes ongles » et qui est également très cruel.
« mangent des tartines de confiture »
« cassent des objets en verre et essaient de faire retomber la faute sur [eux]
« elles balaient les pieds »
elles les méprisent : « font la moue quand elles nous voient »
d) Différences paroles
Dans se passage, retranscription, au discours direct, des paroles des femmes.
Elles « bavardent »
--› leur parole est gaspillée dans des propos sans importance
Elles refusent aux prisonniers la communication : « elles ne nous adressent pas la parole »
Parlent d'eux à la 3ème personne : « Stinkjude ».
--› Ce passage montre bien que le camp à un tel effet sur les prisonniers qu'il instaure une séparation franche entre eux qui continue de vivre comme des être humains ordinaires et les prisonniers qui apparaissent par contraste terriblement déshumanisée.
II/ La déshumanisation des prisonniers sous le regard des femmes
Pour un jeune homme de 22 ans, comme Primo Levi l'était en 1944, la femme devrait représenter l'Autre dont le regard renvoie de soi une image que l'on souhaite valorisante. C'est le jeu de la séduction amoureuse. Or, dans le camp, de tels rapports ne sont plus possibles, et cet extrait le manifeste de diverses manières.
a) Des prisonniers rendus à l'état de bêtes
Sous le regard des femmes, les prisonniers sont d'abord réduits à l'état de bête. « Un cou long et noueux comme un poulet déplumé », « des chevilles anguleuses et poilues », « Nous sommes pleins de puces et souvent nous nous grattons sans retenue », « nos sabots de bois ». Notons aussi l'évocation de leur mauvaise « odeur ».
b) Un fort sentiment de honte
La déshumanisation passe aussi par un regard qui humilie : « Devant les filles du laboratoire, nous nous sentons mourir de honte et de gêne » --› Hyperbole, qui n'en est peut être pas une : ce regard qui abaisse l'Autre, n'est-il pas propre à tuer symboliquement ) « avec une humiliante fréquence » (« umiliante », en latin, soit le même mot).
L'adjectif « humiliant » vient du mot latin humus, le sol, la terre. Être humilié c'est être rendu à la terre rabaissé au niveau du sol. L'idée est ici développer encore avec l'allusion à la « boue » qui les recouvre. Les prisonniers ressemblent à des pénitents, recouverts de terre, humilié d'être ce qu'ils sont.
c) Les femmes du Labor ne sont-elles pas des inhumains
Sans que le texte ne suggère pas la moindre condamnation explicite des femmes de la part de Levi, la description qui en est faite se transforme en condamnation aux yeux du lecteur. Les insultes : « Stinkjude », leur refus de communiquer avec les prisonniers, le fait qu'elles les balaient comme des détritus jetés au sol ( toujours ce rapport au sol et à l'humiliation ), de les accuser des erreurs qu'elles ont commises, tout cela contribue à faire d'elles les humains les moins humains présentés par l'extrait. Littéralement, elles ne considèrent pas qu'ils sont des hommes (rapport au titre) et de ce fait, encourent la punition d'ordre prophétique adressée par Levi au lecteur dans le poème liminaire de l’œuvre ( se référer à ce poème).
Conclusion : Ce passage est l'occasion pour Levi de montrer que, en dehors des Nazis, les civils ont aussi participé à l'entreprise de déshumanisation des prisonniers. Ces femmes du Labor, femmes ordinaires, avec des préoccupations ordinaires, n'ont pas mieux considéré les prisonniers. Ce passage peut plonger le lecteur dans une inquiétante méditation : et si lui aussi, homme ordinaire, avait été capable d'humilier et d'annihiler ainsi un homme ? Ce passage, propre à éclairer encore les rapports qui s'établissent entre les hommes encore aujourd'hui, montre bien que Levi ne désire pas seulement témoigner, mais aussi alerter pour l'avenir.