Texte 2 : Extrait de Si c’est un homme, Primo Lévi, 1947, Chapitre 11, « Le chant d’Ulysse ».
…Le chant d’Ulysse. A savoir comment et pourquoi cela m’et venu à l’esprit : mais nous n’avons pas le temps de choisir, cette heure n’est déjà plus une heure. Si Jean est intelligent, il comprendra. Il comprendra : aujourd’hui, j’en suis sûr.
…Qui est Dante ? Qu’est-ce que la divine Comédie, la structure de l’enfer, le contrappasso. Virgile représente la Raison, Béatrice la Théologie.
Jean est tout ouïe, et je commence lentement, avec application :
“Lo maggior corno della fiamma antica
Cominciò a crollarsi mormorando,
Pur come quella cui vento affatica.
Indi, la cima in qua e in là menando
Come fosse la lignua parlasse
Mise fuori la voce, e disse : Quando … »
Là je m’arrête et essaie de traduire. Un désastre : pauvre Dante et pauvre français ! Tout de même l’expérience ne s’annonce pas trop mal : Jean admire la bizarre similitude de la langue et ma suggère le terme approprié pour rendre « antica ».
Et après « Quando » ? Rien. Un trou de mémoire. « Prima che si Enea la nominasse. » Nouveau blanc. Un autre fragment me revient à l’esprit : « …la piéta Del vecchio padre, né’l debito amore Che doveva Penelope far lieta… », mais est-ce que c’est bien ça ?
« …Ma misi me par l’alto mare aperto. »
Ce vers-là, si, j’en suis sûr, je me fais fort d’expliquer à Pikolo, de lui faire voir pourquoi « misi me » n’est pas « je me mis » : c’est beaucoup plus fort, beaucoup plus audacieux que cela, c’est rompre un lien, se jeter délibérément sur un obstacle à franchir ; nous la connaissons bien, cette impulsion. « L’alto mare aperto » : Pikilo a voyagé en mer, il sait ce que cela veut dire….c’est quand l’horizon se referme sur lui-même, dégagé, rectiligne, uni, et qu’il n’y a plus dès lors que l’odeur de la mer : douces choses férocement lointaines.
Nous voilà arrivés au Kraftwerk, l’endroit où travaille le Kommando des poseurs de câbles. Il doit y avoir l’ingénieur Levi. Le voilà, on ne voit que sa tête qui dépasse de la tranchée. Il me fait un signe de la main, c’est uin homme de valeur, je ne l’ai jamais vu découragé, je ne l’ai jamais entendu parler de nourriture.
« Mare aperto »/ « Mare aperto ». Je sais que ça rime avec « diserto » : « quella compagna Picciola, dalla qual non fui diserto », mais je ne me rappelle plus si ça vient avant ou après. Et puis le voyage, le témeraire voyage au-delà des colonnes d’Hercule, que c’est triste, je suis obligé de la raconter en prose : un sacrilège. Je n’en ai sauvé qu’un vers, mais qui mérite qu’on s’y arrête :
… « Accio che l’uom piu oltre si metta. »
« si metta » : il fallait que je vienne au Lager pour m’apercevoir que c’est le même tour que tout à l’heure : « e misi me ». Mais je n’en parle pas à Jean, je ne suis pas sûr que ce soit une remarque importante. Il y aurait tant d’autres choses à dire, et le soleil est déjà haut, midi approche. Je suis pressé, furieusement pressé.
J’y suis, attention Pikolo, ouvre grands tes oreilles et ton esprit, j’ai besoin que tu comprennes :
« Considerate la vostra semenza,
fatti non foste a viver come bruti
Ma per seguir virtute e conoscenza »
Et c’est comme si moi j’entendais ces paroles pour la première fois, comme une sonnerie de trompettes, comme la voix de Dieu. L’espace d’un instant,j’ai oublié qui je suis et où je suis.
Texte source :
« Le Chant d’Ulysse » Canto XXVI
( Rencontre avec Ulysse– » Les âmes se tiennent dans ces feux, car elles s’entourent de ce qui les embrase. »
Ulysse raconte son dernier voyage et sa mort )
Les parties dont Primo Levi se souvient à Auschwitz sont en gras. tel que Primo se le remémora à Auschwitz ce jour-là, en complétant avec les vers qui lui manquèrent alors.
« Lo maggior corno de la fiamma antica
comincio a crollarsi mormorando
pur come quella cui vento affatica ;
indi la cima qua e là menando,
come fosse la lingua cha parlasse,
gitto voce di fuori e disse : » Quando
mi departi da Circe, che sottrasse
me piu d’un anno là presso a Gaeta
prima che si Enëa la nomasse,
né dolcezza di figlio, né la pieta
del vecchio padre, né ‘l debito amore
lo qual dovea penelopè far lieta,
vincer potero dentro a me l’ardore
ch’i ebbi a divenir del mondo esperto
e de li vizi umani e del valore ;
ma misi me per l’alto mar aperto
sol con un legno e con quella compagna
picciola da la qual non fui diserto.
La plus haute branche de la flamme antique
se mit à tressaillir en murmurant,
pareille à celle que le vent tourmente,
Puis agitant sa pointe ça et là
comme si c’était la langue qui parlait,
elle jeta au-dehors une voix, et dit :
« Quand je quittai Circé, qui me cacha
plus d’une année là-bas près de Gaète,
avant qu’Enée lui ait donné ce nom,
ni la douceur de mon enfant, ni la piété
pour mon vieux père, ni l’amour dû
qui devait faire la joie de Pénélope,
ne purent vaincre en moi l’ardeur
que j’eus à devenir expert du monde
et des vices des hommes, et de leur valeur ;
mais je me mis par la haute mer ouverte,
seul avec un navire et cette compagnie
petite par qui jamais je ne fus abandonné.
…
Io e’ compagni eravam vecchi e tardi
quando venimmo a quella foce stretta
dov’ Ercule segno li suoi riguardi
accio che l’uom piu oltre non si metta ;
da la man destra mi lasciai Sibilia,
da l’altra già m’avea lasciata Setta.
» O frati « , dissi, » che per cento milia
perigli siete giunti a l’occidente,
a questa tanto picciola vigilia
d’i nostri sensi ch’è del rimanente
non vogliate negar l’esperïenza,
di retro al sol, del mondo sanza gente.
Considerate la vostra semenza ;
fatti non foste a viver con bruti,
ma per seguir virtute e canoscenza. «
Mes compagnons et moi, nous étions vieux et lents
lorsque nous vînmes à ce passage étroit
où Hercule posa ses signaux
afin que l’homme n’allât pas au-delà :
je laissai Séville à main droite,
à main gauche j’avais déjà passé Ceuta.
» O frères, dis-je, » qui par cent mille
périls êtes venus à l’occident
et à cette veille si petite
de nos sens, qui leur reste seule ;
ne refusez pas l’expérience,
en suivant le soleil, du monde inhabité.
Considérez votre semence :
vous ne fûtes pas faits pour vivre comme des bêtes
mais pour suivre vertu et connaissance. »
Li miei compagni fec’ io si aguti
con questa orazion picciola, al cammino,
que a pena poscia li avrei ritenuti ;
e volta nostra poppa nel mattino,
de remi facemmo alial folle volo,
sempre acquistando dal lato mancino.
Tutte le stelle già de l’altro polo
vedea la notte, e ‘l nostro tanto basso,
che non surgëa fuor del marin suolo.
Cinque volte racceso e tanto casso
lo lume era di sotto de la luna,
poi che ‘ntrati eravm ne l’alto passo,
quando n’apparve una montagna, bruna
per la distanza, e parvemi alta tanto
quanto veduta non avëa alcuna.
Noi ci allegrammo, e tosto torno in pianto ;
chè de la nova terra un turbo nacque
e percosse del legno il primo canto.
Tre volte il fé girar con tutte l’acque ;
a la quarta levar la poppa in suso
e la prora ire in giu, com’ altrui piacque,
infin che ‘l mar fu sovra noi ri(n)chiuso. » v.142
Je rendis, par ce bref discours, mes compagnons
si ardents à poursuivre la route,
qu’ensuite j’aurais eu peine à les retenir ;
et tournant notre poupe vers l’orient,
des rames nous fîmes des ailes pour ce vol fou,
en gagnant toujours sur la gauche.
La nuit je voyais déjà toutes les étoiles
de l’autre pôle, et le nôtre si bas
qu’il ne s’élevait plus du sol marin.
Cinq fois s’était rallumée, cinq fois éteinte,
la lumière en dessous de la lune,
depuis que nous étions dans ce pas redoutable,
lorsque nous apparut une montagne brune,
dans la distance, et qui semblait si haute
que je n’en avais jamais vue de pareille.
Nous nous réjouîmes, et la joie se changea vite en pleurs,
car de la terre nouvelle un tourbillon naquit,
qui vint frapper le navire à l’avant.
Il le fit tournoyer trois fois avec les eaux :
à la quatrième il dressa la poupe en l’air,
et enfonça la proue, comme il plut à un Autre,
jusqu’à ce que la mer fût refermée sur nous. »