Texte A. Cendrillon, Perrault (1697)
On l’apporta chez les deux sœurs, qui firent tout leur possible pour faire entrer leur pied dans la pantoufle, mais elles ne purent en venir à bout. Cendrillon qui les regardait, et qui reconnut sa pantoufle, dit en riant :
- Que je voie si elle ne me serait pas bonne !
Ses sœurs se mirent à rire et à se moquer d’elle. Le gentilhomme qui faisait l’essai de la pantoufle, ayant regardé attentivement Cendrillon, et la trouvant fort belle, dit que cela était juste, et qu’il avait ordre de l’essayer à toutes les filles. Il fit asseoir Cendrillon, et approchant la pantoufle de son petit pied, il vit qu’elle y entrait sans peine, et qu’elle y était juste comme de cire. L’étonnement des deux sœurs fut grand, mais plus grand encore quand Cendrillon tira de sa poche l’autre petite pantoufle qu’elle mit à son pied. Là-dessus arriva la marraine qui, ayant donné un coup de baguette sur les habits de Cendrillon, les fit devenir encore plus magnifiques que tous les autres.
Alors ses deux sœurs la reconnurent pour la belle personne qu’elles avaient vue au bal. Elles se jetèrent à ses pieds pour lui demander pardon de tous les mauvais traitements qu’elles lui avaient fait souffrir. Cendrillon les releva, et leur dit, en les embrassant, qu’elle leur pardonnait de bon cœur, et qu’elle les priait de l’aimer bien toujours. On la mena chez le jeune prince, parée comme elle l’était : il la trouva plus belle que jamais, et peu de jours après il l’épousa. Cendrillon, qui était aussi bonne que belle, fit loger ses deux sœurs au palais, et les maria le jour même à deux grands seigneurs de la cour.
Moralité
La beauté pour le sexe est un rare trésor,
De l’admirer jamais on ne se lasse ;
Mais ce prix qu’on nomme bonne grâce
Est sans prix, et vaut mieux encor.
C’est ce qu’à Cendrillon fit voir Sa Marraine,
En la dressant, en l’instruisant,
Tant et si bien qu’elle en fit une Reine ;
(Car ainsi sur ce Conte on va moralisant.)
Belles, ce don vaut mieux que d’être bien coiffées,
Pour engager un cœur, pour en venir à bout,
La bonne grâce est le vrai don des Fées ;
Sans elle on ne peut rien, avec elle on peut tout.
Autre moralité
C’est sans doute un grand avantage,
D’avoir de l’esprit, du courage,
De la naissance, du bon sens,
Et d’autres semblables talents,
Qu’on reçoit du Ciel en partage ;
Mais vous aurez beau les avoir,
Pour votre avancement ce seront choses vaines,
Si vous n’avez, pour les faire valoir,
Ou des parrains ou des marraines.
Texte B : extrait 2 Cendrillon, Frères Grimm (1812)
Il baissa les yeux vers le pied et vit que le sang coulait de la chaussure et montait tout rouge le long des bas blancs. Alors il tourna bride et ramena la fausse fiancée chez elle. « Celle-là n’est pas non plus la bonne, dit-il, n’avez-vous pas d’autre fille ? – Non, dit l’homme, mais j’ai encore de ma défunte femme une petite bête de Cendrillon. Impossible qu’elle soit la fiancée. » Le fils du roi dit qu’il fallait l’envoyer chercher, mais la mère répondit : « Oh non, elle est bien trop sale, elle ne peut pas se montrer. » Mais il le voulut absolument et il fallut appeler Cendrillon. Alors elle se lava d’abord les mains et la figure, puis elle vint et s’inclina devant le fils du roi, qui lui tendit la pantoufle d’or. Ensuite elle s’assit sur un escabeau, sortit le pied de son lourd sabot et le mit dans la pantoufle qui lui allait comme un gant. Et quand elle se redressa et que le roi vit son visage, il reconnut la jolie jeune fille avec laquelle il avait dansé et s’écria : « Voilà la vraie fiancée. » La marâtre et les deux sœurs furent terrifiées et devinrent blanches de rage. Mais lui, il prit Cendrillon sur son cheval et partit avec elle. Quand ils passèrent devant le noisetier, les deux colombes blanches crièrent :
Tour nou touk, tour nou touk
Pas de sang dans la pantouk,
Le soulier n’est pas trop petit,
C’est la vraie fiancée qu’il mène au logis.
Puis quand elles eurent crié cela, elles descendirent toutes deux et se posèrent sur les épaules de Cendrillon, l’une à droite, l’autre à gauche, et y restèrent juchées.
Au moment où l’on célébrait ses noces avec le fils du roi, ses perfides sœurs vinrent la voir et voulurent s’insinuer dans ses bonnes grâces pour avoir part à sa fortune. Comme les fiancés allaient à l’église, l’aînée marchait à droite et la cadette à gauche. Alors les colombes vinrent crever un œil à chacune d’elles. Ainsi, pour leur méchanceté et leur perfidie, elles furent punies de cécité pour le restant de leurs jours.