Réécriture de « La Coccinelle », Victor Hugo
Introduction : C'est un poème daté par le poète de 7 octobre 1870, et prétendument écrit « en wagon ». Il se présente comme un sonnet très irrégulier
( Q1 : alexandrins/hexamètres
Q2 : alexandrins/octosyllabes )
Schéma rimique des quatrains : croisées / non embrassées.
Il dépeint le récit d'un rêve de voyage, qui sous ses allures naïves cache une autre suggestion, en effet, Rimbaud réécrit à sa façon le poème de « La Coccinelle » de Victor Hugo, qui présente le déconvenue amoureuse d'un jeune timide. Rimbaud lui, transforme la timidité en audace, comme nous le verrons.
Problématique : Comment l'écriture de ce poète, met-elle en scène le désir ?
I/ Un récit onirique
Rimbaud dans ce poème reprend une vieille tradition romantique --› le poème onirique ( récit d'un rêve ). Le caractère enfantin/merveilleux --› naïveté du poème « La Coccinelle ».
a) Un poème qui raconte une rêverie
- Dés le titre, le thème est donné : « Rêvé pour l'hiver »
Rêvé : participe passé, le rêve à été fait, le bilan
Pour l'hiver : Horizon du rêve, il accompagne la saison froide
De fait, Rimbaud décrit un rêve qu'il veut pour l'hiver, saison à venir, évoquée au futur simple : « nous irons », « tu formeras », « tu me diras »...
- Le merveilleux --› Lieux un peu flous « un petit wagon rose »
--› indéfini
Le paysage est plus suggéré que décrit : « Les ombres des soirs », « Tu fermeras l'oeil » --› Geste propice du rêve.
La figure de la femme reste mystérieuse : « A xxx Elle »
b) Un rêve hivernal
Le nom de la saison, « l'hiver », débute le poème. Mais sinon n'est pas explicitement décrite. Rimbaud la suggère plutôt par un jeu d'apposition entre les 2 quatrains.
Q1 : Intérieur ( « dans » ) tandis que Q2 : Extérieur (« par la glace »)
Q1 : Confort ( « coussins », « seront bien », « moelleux » ) tandis que Q2 : Danger (« Grimacer les ombres », « hargneuses » )
Q1 : Plaisir (« baisers ») tandis que Q2 : Peur (« populace »--›terme familier et méprisant, signe que ceux du wagon ne se sentent pas concernés par l'extérieur )
C'est le repli sur l'intérieur qui caractérise ici « l'hiver »
Dans le poème de Victor Hugo, la scène se déroulait au printemps à l'extérieur.
c) Un rêve (faussement ? ) naïf et enfantin
--› désigne un art qui puisse ses sources dans l'imagination populaire ( courte et légendes )
« petit wagon rose » --› presque un jouet
couleurs tendres « rose » « bleus »
Univers animé : Métaphore : « un nid de baisers fou repose dans chaque coin »
- « nid » --› syllepse ( 2 sens )
Lieu confortable
Habitat de certains animaux
- « baisers » --› animalisations du baiser en « araignée » ( qui vit dans des nids )
Idem, dans Q2 : personnification des « ombres des soirs »
- Le monde entre rêve et cauchemar
Dans Q2 : « monstruosités hargneuses » « démons » « loups »
Parallélisme de construction
« De démons noirs et de loups noirs »
- Allitération, dans Q2, [ s ] et [ r ]
Participent à l'atmosphère inquiétante
Rimbaud, met en œuvre dans son poème son amour pour l'art naïf ( voir Une Saison d'Enfer, une alchimie des vers = « j'aimais les peintures idiotes […], les contes de fées […] mes rythmes naïfs ).
Mais au delà de cette première impression, le lecteur sent bien que derrière la naïveté se cache une véritable audace, tant dans l'écriture que le contenu.
II/ Un sonnet « libertin » qui transgenre son modèle
Ce poème est « libertin » parce que sa forme ne respecte pas les règles d'écriture du sonnet mais aussi Rimbaud met en scène le désir charnel d'un jeune homme pour une femme.
a) Un sonnet libertin : irrégulier
Le poème de Victor Hugo : régulier, 4 quatrains d'heptasyllabes
Rimbaud apprécie ( voir Lettre à Paul Demeny ) le « dérèglement de tous les sens ». Ici, l'écriture est très déréglée.
Le schéma du sonnet n'est pas respecté : rimes croisées = hétérométrie ( 12/6 puis 12/8 )
Varier les registres de langue : 1 mot familier « populace »
- Les tirets des deux derniers vers.
Normalement utilisé dans un dialogue, devant du discours direct
Or ici, les tirets ne débutent pas un dialogue. Rimbaud les détourne totalement de leur signification initiale.
Ici, les traits horizontaux sont peut être là pour être lus comme des symboles du voyage de « l'araignée » sur le coups de la jeune fille.
b) L'érotisme léger du poème
La subversion du modèle hugolien passe par une modification de la petit fille.
Rappel : « La Coccinelle » « A seize ans on est farouche » --› timide
Le jeune homme n'ose pas donner un baiser à la jeune fille.
Dans le poème de Rimbaud, le jeune homme n'est pas farouche.
La figure féminine, dans les 2 cas, à l'initiative des choses, figure la femme audacieuse et initiative : Victor Hugo : « Elle me dit », = « Quelque chose me tourmente »
Rimbaud : « Elle me diras » = « Cherche »
Contrairement à V.H, Rimbaud à une vision plus crue du corps :
Chez V.H, la femme est admirée comme une statue : « son cou de neige »
Alors que chez Rimbaud : « Tu te sentiras la joue égratignée » . Le corps est touché, atteint, blessé.
En plus, il décrit de haut en bas, mouvement descendant : « joue », « cou » = « inclinant la tête »
« L'araignée » fonctionne ici comme une métaphore, désigne les baisers, les caresses.
Finalement, le voyage dont il est vraiment question dans ce poème n'est pas forcément un voyage dans le train mais plutôt un voyage sur le corps ( dernier vers ).
Adj « fou » x2 --› Folie --› Perte du contrôle de soi même
--› Passion amoureuse
Conclusion: On peut considérer « Rêver pour l'hiver » comme une réécriture de « La Coccinelle » mais par un poète qui aurait compris la leçon du dernier quatrain du poème de Victor Hugo. Il transforme la timidité en audace et n'hésite pas à s'attaquer au modèle de Victor Hugo.
On voit bien Réécrire pour un jeune poète comme Rimbaud, c'est à la fois s'inspirer de grands modèles : Shakespeare, Victor Hugo, Homère mais aussi oser les dépasser et les transgresser comme ici.