Attention, il ne s'agit en rien d'un exercice complet ou à recopier bêtement.
Introduction : L’homme, comme tout ce qui existe, se caractérise d’abord par sa temporalité. Il est la proie d’une succession qui est indépendante de sa volonté, et qui par là le réduit à une certaine passivité. Mais il y introduit une prise de conscience de ce temps qui passe, qui peut facilement l’entraîner vers un acte de refus. Le temps, c’est ce qui amène la disparition de toutes choses, et ce qui annonce la mort. L’homme qui le sait peut ne pas vouloir subir un tel destin. Mais cette attitude d’opposition peut-elle avoir un sens ? Refuser le temps, n’est-ce pas vouloir l’impossible ? Où cela peut-il le conduire ? Faut-il y voir chez l’homme son incapacité à accepter et à affronter la vérité, ou au contraire la tentative de reconquérir et de comprendre ce à quoi il est confronté ? Dans ce cas, vouloir échapper au temps reviendrait-il à l’ignorer, ou inversement à en tenir compte pour mieux tirer parti de ce qu’il est ?
1. La fuite devant la temporalité du réel
A. Le caractère destructeur du temps
Pourquoi l’homme voudrait-il échapper au temps ? La réponse est simple, c’est que le temps, comme le souligne Aristote dans sa Physique, est toujours synonyme de destruction. Le temps se manifeste d’abord et avant tout par les dégradations qu’il fait subir aux choses et aux êtres. Aucun objet matériel, même d’apparence solide, ne peut échapper aux effets de l’érosion ; une pierre finit toujours à l’état de sable. De la même manière, le temps fait sentir ses effets de multiples manières sur les individus. C’est lui, notamment, qui est à la source du manque et de l’insatisfaction. Rien ne dure sous son action, et un plaisir est toujours éphémère, ou suivi d’une souffrance. Cet effet du temps prend aussi pour nous la forme de l’oubli, et fait que tout tombe dans un passé irréversible. Mais là où son impact peut apparaître comme le plus terrible, c’est lorsque le temps entraîne avec lui la vieillesse et ce qui en est le terme inévitable : la mort. L’homme voit ses forces décliner, et il sait qu’il ne pourra jamais échapper à l’issue fatale. Comment peut-il s’y résoudre ? Comment, dans ces conditions, ne peut-il vouloir refuser ce destin tragique, et aspirer à l’immortalité ou à l’éternité ? Mais vouloir y échapper ainsi montre immédiatement l’impossibilité d’une telle entreprise, puisque c’est justement parce que l’homme ne peut y échapper qu’il le désire. C’est cette contradiction qui fait que l’homme tombe dans une attitude de fuite.
B. L’impossibilité de voir la réalité en face
Une des maximes célèbres de La Rochefoucauld nous dit que « ni le soleil, ni la mort ne peuvent se regarder en face ». C’est bien en effet la situation de l’être humain de savoir ce qui l’attend avec l’écoulement du temps, sans qu’il puisse jamais le supporter. Mais ne pas vouloir, ou ne pas pouvoir regarder ces choses en face, c’est aussi ce qui nous détourne de la vérité. L’homme fait comme s’il était tenu à l’impossible, et cela en dépit de tout principe de réalité. C’est la réalité elle-même que l’homme nie, et dont il ne veut rien savoir. Cette attitude de déni est bien connue des psychanalystes, puisqu’elle est à l’origine de bien des névroses ou psychoses. Celui qui refuse de voir la réalité en face se réfugie dans l’imagination, dans le fantasme, qui est une fuite par rapport au réel. Il va alors tenter de satisfaire ses pulsions en recourant à des objets de substitution fictifs, comme le fétichiste qui va remplacer autrui, dont la rencontre réelle l’effraie, par un objet inerte qui en tient lieu. De la même manière, c’est ce qui serait à l’origine, pour des auteurs comme Marx ou Nietzsche, de la constitution de ce qu’ils appellent des « idoles » : l’homme qui ne peut se confronter à la vie dans son immanence va se créer un « arrière-monde », un monde de transcendance situé au-dessus de ce que nous pouvons percevoir, qui ne fait que nous détourner des vraies réalités. Au lieu de traiter des vrais problèmes, qui touchent aux relations sociales, l’homme va leur trouver une raison d’être et une nécessité absolue, pour mieux se rassurer et se consoler, et il va ainsi rester passif face aux réalités historiques. Au lieu d’accepter le caractère tragique de la vie, avec son lot de souffrances et de frustrations, il se réfugie dans un monde où tout est imprégné de calme, de paix, et où tout devient prévisible. [Transition] Chercher de tels refuges dans des mondes irréels est la réponse que l’homme a trouvé à ce qu’il ne peut affronter, qui tient justement aux effets du temps. Il ne peut être conscient du sort qui l’attend sans en éprouver de la peur et de l’angoisse. C’est parce qu’il sait qu’il est un être temporel, et mortel, que l’homme cherche à échapper au temps. Mais c’est une action qui semble dénuée de sens, puisqu’elle l’oblige à se détourner de la réalité et à fuir dans un monde purement fictif. Mais si vouloir échapper au temps peut paraître sans intérêt, il est peut-être possible d’y voir un aspect plus positif et constructif.
2. La tentative de libération vis-à-vis de la réalité
A. La dimension culturelle de l’homme
Vouloir échapper au temps n’est pas forcément synonyme de fuite. Cela peut correspondre également à la volonté de l’homme de s’affirmer comme tel. Or, l’une de ses caractéristiques majeures réside dans sa dimension culturelle. L’homme est d’abord quelqu’un qui cherche à intervenir sur la nature, à y apporter sa réflexion. C’est ainsi qu’il peut manifester sa liberté, et prendre du recul par rapport à ce qui lui est donné. Le temps, dans lequel il s’inscrit dès son apparition, et la mort à laquelle il aboutit, font justement partie de ces données naturelles. Vouloir s’en échapper peut alors avoir un sens constructif. Cela n’équivaut pas à une attitude de fuite vis-à-vis de la réalité, mais au contraire au souci de rendre compte de cette réalité, particulièrement celle qui correspond à sa propre condition. Il s’agit pour l’homme non pas de subir, mais au contraire de construire quelque chose, de donner un sens à son existence. Ainsi, l’idée d’échapper au temps prend une toute autre signification. Il ne s’agit pas de le nier, mais de lutter contre ses aspects destructeurs. La culture, ici, consiste à entretenir ce qui est imprégné de temporalité. L’homme prend appui sur le temps pour avancer et pour progresser. Le temps, sous son aspect négatif, ne devient qu’un moment, comme dans la dialectique hégélienne, à partir duquel l’homme va pouvoir créer du nouveau. Le temps est synonyme d’apprentissage, comme l’esclave qui apprend de son travail, là où le maître en reste à la passivité de la jouissance. Pour ce dernier, le temps ne peut qu’apporter la disparition des plaisirs, alors que pour l’esclave le temps débouche sur des significations culturelles, et sur des réalisations concrètes. Ce à quoi l’esclave échappe au niveau du temps, c’est uniquement ce qui concerne son aspect destructeur, de manière irrémédiable. Le temps n’est plus son destin qu’il doit subir, mais l’élan qui l’emporte vers d’autres significations et d’autres entreprises.
B. Le désir d’éternité
Cette volonté de construire quelque chose, grâce au temps ou en dépit de celui-ci, se retrouve dans toutes les grandes réalisations de l’être humain. Sans ce défi que représente le temps, et sa finitude, jamais il n’aurait été aussi loin dans les réalisations culturelles que sont les œuvres d’art, les religions, les sciences ou les techniques. Le temps représente cet obstacle qu’il faut surmonter. Promesse de notre mort, il pousse les hommes à agir, pendant qu’il en est encore temps, alors que s’ils disposaient d’un temps infini, ils pourraient toujours remettre à plus tard leurs actions. Le temps donne à l’homme un sentiment d’urgence et de précarité, qui donne toute sa valeur et son intensité à cette vie, et qui l’incitent à accomplir une œuvre difficile, qui le pousse à la limite de l’impossible. Le temps, contre lequel il faut lutter, suscite un désir d’éternité bien légitime. L’aspiration artistique, notamment, est souvent considérée comme une façon de demeurer et de laisser une trace après la mort d’un individu. Et en effet, les grands artistes défunts vivent encore, d’une certaine manière, dans nos esprits et dans les interprétations que leurs œuvres continuent à susciter. De même, les différentes conceptions religieuses ne sont pas forcément que des attitudes de fuite, d’échappée du réel comme le voudraient Nietzsche ou Marx. Car le sentiment religieux vient aussi d’une volonté de prendre conscience de la condition de l’homme. Les religions nous éclairent sur notre réalité, en mettant l’accent sur notre précarité et notre finitude. Elles montrent que l’homme ne peut prétendre vivre seul, en toute autonomie, mais qu’il doit établir des liens avec autre chose que lui-même, qu’il s’agisse d’autrui ou qu’il s’agisse d’une transcendance divine. L’homme ne peut accomplir ce qu’il est que dans ses tentatives, mêmes illusoires, de sortir du temps et de l’éphémère qu’il entraîne pour nous.
[Transition] Mais si l’homme peut ainsi vouloir donner un sens aux choses, et échapper au temps pour construire quelque chose de plus durable, il se heurte malgré tout toujours aux limites que la réalité du temps lui rappelle. Aussi ne peut-il vouloir refuser radicalement l’intervention du temps. Mais peut-il pour autant s’y résigner ? Ne doit-il pas se situer dans un entre-deux, qui est révélateur de ce qu’il est ?
3. L’homme, entre passivité et activité
A. L’homme ne peut ni refuser, ni accepter entièrement le rôle du temps
La situation dans laquelle l’homme se trouve par rapport au temps est assez bien illustrée par les Essais de Montaigne. Dans cette œuvre, l’auteur montre tout le poids que peut représenter pour nous le temps. Dans son écriture, l’auteur veut retracer son devenir. Il écrit : « Je peins non pas l’être, mais le passage ». En effet, comment pourrait-il prétendre décrire quelque chose de définitif, même si c’est lui-même, alors qu’il est toujours soumis au devenir ? Ce qu’il décrit, et qu’il accompagne, c’est une personne qui n’est jamais la même. Ainsi, face au temps qui passe, et de manière plus générale face à tout ce qui advient à l’homme, Montaigne préconise une attitude de relative passivité. Il s’agit d’accepter ce que nous sommes, et ce que nous ne pouvons pas modifier, comme le préconisaient déjà les Stoïciens. Mais cela ne veut pas dire pour autant qu’il faut se résigner et se laisser aller complètement. Car la description que fait Montaigne de ses expériences et de ses pensées signifie tout autre chose. Si ce qui lui arrive est inévitable, ce n’est toutefois pas la fatalité du destin. L’homme peut encore agir, ne serait-ce qu’en prenant conscience de ce qui lui arrive et de ce qu’il est, pour l’endosser et le faire sien. Avec sa conscience, qui lui fait porter un regard lucide sur lui-même, et avec son écriture, il donne une signification et une orientation à son existence. Il ne peut prétendre échapper complètement au temps, mais il ne s’y abandonne pas non plus.
B. Le temps à l’origine des désirs de l’homme
Cet entre-deux, mélange de passivité et d’activité qui caractérise la condition de l’homme, nous le retrouvons dans le lien qu’il est possible de faire entre le temps et nos désirs. Nicolas Grimaldi montre bien toute l’ambiguïté de ce rapport qui est le notre lorsqu’il écrit, dans son ouvrage Le Désir et le Temps : « Le progrès du temps, qui est un progrès de l’évolution, est aussi un progrès du désir, c’est-à-dire dans le présent une impatience croissante d’aventure. Mais le désir est à la fois désir de ce qui n’est pas encore, désir de rompre avec ce qui est, désir de novation, désir de transcendance ; et aussi désir de ne plus désirer, c’est-à-dire désir d’obtenir de l’avenir ce pour quoi plus rien ne serait à venir et qui ne laisserait plus rien à désirer, désir d’identité et de repos, désir d’ordre et d’immutabilité, désir d’immanence. Cette ambiguïté du désir fait l’ambiguïté du temps ». En effet, c’est parce que nous sommes soumis au flux temporel que nous désirons. Le temps nous emporte vers l’avenir, et nous fait quitter notre présent. Il apporte avec lui du changement qui crée en nous le désir de nouveauté. L’homme ne peut se résoudre à rester en l’état, il cherche toujours à découvrir autre chose que le présent, pour la seule raison que le temps l’achemine vers l’avenir. Cet état de manque permanent, qui le rend tributaire du temps, est aussi malgré tout ce qui le pousse à vouloir lui échapper, pour se rapprocher de l’infini et de l’éternité. L’homme voudrait ne plus rien avoir à désirer, ne plus manquer de rien, et donc il souhaiterait pouvoir échapper au temps. C’est d’un même mouvement que l’homme est porté vers deux aspects du désir : un désir d’aventure, et un désir qui lutte contre lui-même. Si l’homme peut prétendre vouloir échapper au temps, c’est parce que, d’abord, il s’y soumet.
Conclusion : Ainsi, vouloir échapper au temps peut revêtir plusieurs significations très opposées. Celui qui possède une telle intention peut correspondre à un être qui veut échapper à sa condition. Sa fuite du temps n’est rien d’autre qu’une fuite de la réalité qui l’entoure ou qui le constitue, et l’absence de sens d’une telle entreprise se montre dans le fait que l’homme, de cette manière, tombe dans une illusion parfaite. Mais échapper au temps peut aussi posséder un sens, puisque cela permet à l’homme d’exprimer sa liberté. Il ne peut se laisser porter par une nécessité où il ne serait que passif et inconscient. Il cherche, au contraire, à prendre un certain recul par rapport à ce qui lui arrive, pour mieux l’enrichir de significations. Mais cela l’oblige à se confronter à la réalité, dont le temps est une partie importante. Pour cela, il ne peut la nier, et il doit commencer à l’admettre et à l’accepter partiellement. C’est en prenant en compte tout ce qui lui échappe par l’effet du temps que l’homme s’inscrit dans sa propre « nature », mais c’est aussi en assumant sa condition qu’il peut vouloir échapper à son destin. Il n’existe que dans ce décalage qu’il entretient avec ce qu’il est et qu’il doit subir, et c’est d’un même élan qu’il peut désirer que le temps passe, et que celui-ci le porte vers son arrêt. L’homme échappe au temps dans la mesure où il le vit, et que cette vie est, par lui, revisitée, comme le disait Proust à propos de la littérature et de son œuvre, largement autobiographique.