Attention, il ne s'agit en rien d'un exercice complet ou à recopier bêtement.
Quand il est question d’interprétation, deux représentations courantes viennent à l’esprit. Pour la première, l’interprétation s’oppose aux faits dont on dit qu’ils sont « scientifiques ». Par opposition aux faits, les interprétations ne seraient « que » des interprétations, des opinions personnelles, subjectives. Tout ce qui n’est pas de l’ordre des faits, à savoir les arts, les religions, la philosophie ne seraient qu’affaire d’opinions, et, à ce titre, seraient sans valeur. Inversement les sciences, étant objectives, basées sur des faits « observables » n’auraient pas recours à des interprétations. Mais on trouve aussi une autre représentation aux antipodes de la première: il n’y aurait aucun fait, seulement des interprétations. Cette opinion a un certain succès surtout dans le domaine de l’histoire où révisionnistes et négationnistes assurent que tout est question d’interprétation. A la limite, en histoire chacun peut forger son opinion sur tel ou tel événement. En conséquence, l’histoire n’est pas une science.
Ces deux opinions ont pourtant un point commun; elles tiennent l’interprétation pour incompatible avec la vérité. Toute interprétation serait fatalement subjective. Dans ces conditions, la réponse à la question posée ne peut être que négative: les mots mêmes de vérité et d’interprétation sont exclusifs l’un de l’autre. Est-on cependant condamné au subjectivisme ?
Ce qui rend nécessaire l’interprétation c’est le malentendu, la communication inaboutie, avortée. Ce qui suppose au moins que nous puissions et devrions nous comprendre. L’interprétation n’a pas d’abord pour fonction de multiplier les sens, ce qui conduirait à une plus grande mécompréhension, mais de rechercher un sens identifiable en droit pour tous. Il y a deux cas de figures où l’interprétation n’est pas requise: quand la conversation roule sur des lieux communs, ou lorsque le discours est parfaitement univoque.Parler de la pluie et du beau temps ou de mathématiques n’appelle pas d’interprétations. L’usage de signes n’appelle donc pas fatalement une interprétation quoique tout discours appelle une compréhension et un déchiffrage.
Notons que le discours du mathématicien est vrai parce qu’il est d’abord pourvu de sens. Devant une formule que je ne comprends pas, je ne peux ni la lire, ni m’en servir, ni statuer sur la vérité de ce qu’elle énonce. Même les symboles mathématiques ont besoin d’être compris en ce sens là. Un discours qui n’aurait aucun sens identifiable ne serait ni vrai ni faux. Il faut distinguer le non sens de l’absurde. Un discours absurde a un sens, mais reconnu comme faux. La proposition 2+2=5 est absurde parce que je peux la lire, en déchiffrer le sen, et indiquer en quoi elle est fausse. Mais une suite de mots comme « bleu tendre salut » ne présente aucun sens identifiable et ne peut donc être ni vraie ni fausse. Une proposition doit avoir un sens pour être vraie (ou fausse). De même, seul un discours doué de sens peut être interprété parce qu’on suppose qu’une intention signifiante est à l’oeuvre dans un discours, une oeuvre, un texte.
Il ne peut donc y avoir problème d’interprétation lorsque la vérité est éblouissante ou susceptible d’être démontrée. Bien sûr, une proposition même évidente a besoin d’être comprise, lue, déchiffrée et donc interprétée. En ce sens (faible), toute proposition vraie contient un minimum d’interprétation. On peut donc déjà conclure qu’il n’y a aucun sens à opposer vérité et interprétation: la vérité n’est pas dans les choses, mais dans un discours qui s’énonce ou s’écrit et qui donc doit être déchiffré, compris, interprété.
Si le problème de l’interprétation (sens fort) ne se pose pas pour tout ensemble de signes, il se pose inévitablement à propos des textes religieux, l’interprétation s’appelle alors exegèse; à propos des oeuvres d’arts, à propos des textes dont le sens n’est pas immédiatement accessible. Notons toutefois que le mouvement de l’interprétation ne va pas toujours du sens obscur au sens clair. Il peut suivre le trajet inverse. Devant un texte banal, immédiatement clair le commentateur avisé peut me faire prendre conscience que ce que je croyais clair n’était que faussement clair. Des expressions comme « Dieu est jaloux » n’offre au premier abord aucune difficulté. Le problème apparaît quand on confronte cette expression à d’autres qui refusent toute corporéité à Dieu.
Eliminons d’entrée un faux problème: la vérité d’une interprétation n’a rien à voir avec la vérité de la chose interprétée. Dans le cas limite du théorème mathématique le sens vrai se confond avec la vérité de la chose. A ce compte, la vérité d’une lecture ne saurait se mesurer comme la vérité d’une proposition. Le critère de l’adéquation est dans ce cas inopérant. La vérité d’une interprétation n’est pas de même nature que la vérité d’une proposition.
Deux conceptions sont généralement invoquées pour rendre compte de la possibilité d’atteindre ce sens vrai. La première, romantique, formulée par Schleiermacher, insiste sur la coïncidence de l’esprit du lecteur avec le génie de l’auteur. La vérité de l’interprétation serait à chercher dans une coïncidence des esprits. Cette conception psychologise à outrance la tâche de l’interprète. En outre, elle est largement impraticable: les intentions d’un auteur nous sont à jamais inconnues. Seules nous sont connues les intentions formulées, objectivées dans un texte.
A l’opposé, certains conçoivent l’interprétation comme une analyse objective, sémantique, du texte ou comme une explication par le contexte historique, psychologique de sa production. Le texte est alors conçu comme un objet d’étude au même titre que le cristal ou l’éléphant. A la limite la tâche d’interpréter cède le pas à celle, plus modeste, de l’explication. Cette vue ne peut être retenue pour la raison qu’un texte n’est jamais simplement un objet. L’objectivité d’un texte, comme de toute production de la culture spirituelle, n’existe que dans l’acte d’en rééffectuer le sens. Cette notion d’interprétation comme exécution discrédite le subjectivisme et l’objectivisme. L’oeil qui contemple un tableau en exécute le sens avant de se livrer à des hypothèses. L’interprétation d’un acteur consiste également à faire vivre, par les mouvements du souffle, les intonations, les gestes un sens qui s’incarne en eux. En deçà de toute opinion « sur » un texte, une oeuvre, etc. l’interprétation est d’abord une façon de se placer dans la partition, le texte ou l’oeuvre, de les rendre sensibles et lisibles. Un tableau, une musique, un texte n’existent que dans leur « interprétation » au sens strict, mais personne ne niera qu’il existe des erreurs possibles dans l’exécution d’une partition. Jouer une ronde en lieu et place d’une noire, est une erreur manifeste. Sur un autre plan, on pourra juger que l’exécution dans un style par exemple romantique de compositions baroques est une erreur au même titre que déclamer, sur un mode lyrique, un poème surréaliste. Interpréter signifie donc deux choses: exécuter en se tenant au plus près de l’oeuvre, texte ou partition, et inscrire l’oeuvre dans un horizon qui est celui du monde qu’elle tente de déployer. Un déchiffrage mécanique d’une partition, comme peut en donner une machine, serait une interprétation au premier sens, mais non au second; il en va de même pour la lecture d’un théorème ou d’une formule mathématiques.
Ceci nous amène à distinguer la signification d’un texte, effet de son exécution, et son sens. L’analyse sémantique, grammaticale peut décomposer un texte en significations multiples, le texte lui-même est toujours « un ». Cette unité de l’intention signifiante à l’oeuvre n’est pas le produit d’une combinaison de signes de la langue, même correctement restitués. Le texte est issu d’un travail de formulation qui mobilise un acte de parole. La parole est l’acte par lequel l’auteur s’approprie sa propre langue et la plie à son intention signifiante. En dehors de la parole, la langue comme système objectif, n’existe tout simplement pas.
Il semble qu’une interprétation au deuxième sens indiqué ne puisse jamais être vraie. Il existe de fait de multiples façons, toutes estimables, d’interpréter une sonate. Personne n’osera affirmer qu’une seule de ces interprétations est vraie, ce que, pourtant semble exiger l’idée même de vérité. Ecartons les fausses pistes : la vérité d’une lecture ne peut être ni la coïncidence avec la subjectivité de l’auteur, ni l’analyse sémantique des structures du texte. On peut toutefois défendre qu’une interprétation peut être valide en ce qu’elle s’appuie sur un texte dont le sens est à la fois spirituel et objectif. Le texte, comme le remarque Ricoeur, présente l’avantage et l’inconvénient de rompre avec le contexte de son écriture. Un texte, à la différence d’une parole, n’est pas adressé à quelqu’un. Il rompt avec la possibilité du dialogue, mais il rend aussi possible son émancipation par rapport à la subjectivité de son auteur. Une interprétation est valide lorsqu’elle s’appuie sur l’objectivité du texte, lequel est le produit d’un travail que l’interprétation défait. Si le texte n’était pas le produit d’un travail du sens, il serait impossible de retrouver par un travail également le sens objectif qui le traverse. Il ne s’agit donc pas de retrouver l’intention de l’auteur puisque le sens objectif d’un texte peut très bien échapper à son auteur, au moins partiellement.
Pour qu’une lecture soit valide, il faut qu’elle soit méthodiquement suivie.L’interprétation est avant tout un art qui, au moins en apparence, procède comme une science, je veux dire par hypothèse et validation. Interpréter, ce n’est pas laisser vagabonder son imagination, ni scruter les structures objectives du texte, c’est rendre parlant un texte qui a cessé, au moins partiellement, de nous parler. La validation d’une lecture n’a pas, en ce sens, la même signification qu’une vérification expérimentale. Un violoniste doit-il chercher à retrouver l’exécution que Bach donnait de sa propre oeuvre, exécution supposée vraie et norme de toute lecture actuelle ? La tentation est grande mais est parfaitement illusoire, non seulement parce que nous ignorons comment Bach interprétait ses oeuvres (l’argument ne serait plus pertinent pour les compositeurs contemporains), mais parce que Bach interprétant ses oeuvres ne se distingue en rien de n’importe quel interprète. Il n’est pas rare de voir un compositeur confier l’exécution de son oeuvre à un interprète qu’il juge meilleur que lui. Composer est une chose, interpréter en est une autre. Il n’y a donc aucune raison de privilégier l’interprétation du compositeur sur toute autre; de même, nous ne pouvons convoquer le sens premier, prétendument authentique d’un texte pour le confronter à nos hypothèses.
Il ne peut donc s’agir de confronter une lecture avec un sens « propre » qui pourrait valider expérimentalement une hypothèse de lecture.Tout sens est impropre, non parce que le sens originaire nous échappe, mais parce qu’il n’y a pas de sens originaire du tout. En quel sens dira-t-on alors qu’une lecture est méthodique ? D’abord parce qu’une lecture est toujours une répétition créatrice, il est toujours possible de revenir à la lettre du texte ou de la partition pour en dénoncer les lectures aberrantes. L’attention à la lettre n’a pas pour effet d’abolir la créativité, mais au contraire de délivrer la lecture des opinions, des fictions de l’imagination qui s’interposent entre le texte et son lecteur. Le premier mouvement de la lecture est une épreuve de l’étranger, un dépaysement. Positivement, l’interprétation doit chercher à restituer la cohérence du sens qu’elle contribue à recréer. Admettons qu’une interprétation puisse être exacte, cohérente, et partant valide. Faut-il renoncer pour autant à parler de sa vérité ?
Une interprétation vraie, proprement universelle procède de cette conjonction entre un présent qui est le mien, engagé dans un monde largement incompréhensible, et un texte dont le sens poursuit son chemin en éclairant ce monde dont je suis. Deux mondes distincts sont vus dans la répétition créatrice comme les mêmes. C’est ce monde commun que l’interprétation cherche à rejoindre et dont l’appropriation s’accomplit alors dans « l’interprétation de soi d’un sujet qui désormais se comprend mieux, se comprend autrement, ou même commence de se comprendre »(Ricoeur )