Attention, il ne s'agit en rien d'un exercice complet ou à recopier bêtement.
Introduction: Une expression courante affirme que « les faits parlent d’eux-mêmes ». Nous devons examiner la valeur de cette opinion, qui confère aux faits une signification qu’il s’agirait uniquement de recueillir sans l’altérer. Nous voyons que la vraisemblance de cette affirmation tient au rapport entre l’idée de fait et celle de réalité . Ce qui est réel est supposé être clair, objectif , et nous devons nous efforcer de saisir sa nature sans la modifier par des jugements personnels. Mais l’opinion réfléchit-elle suffisamment au sens des notions qu’elle emploie ? Si les faits parlent, ils sont comparables à des mots, lesquels n’ont de sens que par les relations qui les unissent. L’essentiel réside alors dans la nature des relations. Un même mot a des sens différents selon le contexte où on l’emploie. Le cas des faits pourrait-il être identique ? Le postulat d’une réalité facile à comprendre doit donc être interrogé.
1. Analyse de l’expression
A. Le sens général de la formule
Lorsque nous déclarons que « les faits parlent d’eux-mêmes », nous supposons l’existence d’une réalité suffisamment claire pour être immédiatement compréhensible. Non seulement toute interprétation apparaît inutile, mais il serait vain de chercher des explications pour connaître le sens de ce que l’on considère. La signification des faits sauterait aux yeux avec une évidence irrécusable. La réalité est donc conçue comme une donnée stable, univoque, dont il suffirait de prendre conscience pour en saisir la nature. Cette idée ne manque pas de vraisemblance. Il est vrai que certains événements nous paraissent être d’une clarté aveuglante. Pascal l’indique dans les Pensées à l’occasion de ses réflexions sur la force et la justice : « Quand un simple soldat prend le bonnet carré d’un premier président, et le fait voler par la fenêtre… » Les points de suspension sont éloquents. Ils indiquent que le sens de l’acte se passe de commentaires. Nous concluons tous sans hésiter que la force vient de triompher de l’institution judiciaire.
B. Les faits parlent-ils ?
Continuons cependant notre analyse. Sous sa simplicité première, notre expression affirme que les « faits parlent ». On peut être surpris par cette tournure car l’opinion oppose volontiers les paroles aux faits, pour reprocher aux premières d’être abstraites ou carrément trompeuses. Les seconds, à l’inverse, sont tenus pour concrets car il existent. Une explication existe cependant. Un fait est une action commise, parfois même un exploit, comme lorsqu’on parle des « hauts faits » d’un héros. Or une action implique deux dimensions. Premièrement elle nécessite un projet, c’est-à-dire un ensemble d’intentions organisées en vue d’un but, puis des actes chargés de les concrétiser. De plus, il est remarquable que l’aboutissement de l’action soit également appelé un fait. Les faits sont donc doublement signifiants. En tant qu’actions ils expriment le désir de réaliser un objectif, et en tant que résultats ils sont les traces durables et manifestes de nos volontés et de nos mentalités. Durkheim parle de faits sociaux pour qualifier notamment nos habitudes alimentaires, vestimentaires, les relations conjugales ou professionnelles. Ce sont des réalités collectives qui modèlent inconsciemment nos décisions individuelles. Nous pouvons ainsi soutenir qu’ils disent quelque chose que le sociologue recueille et entend.
[Transition: En soutenant que les faits parlent d’eux-mêmes, nous affirmons que leur sens se manifeste par soi de façon indubitable. Est-ce si sûr ?
2. La problématisation de l’énoncé
A. Parler de soi-même
Parler de soi est l’acte d’un sujet conscient de lui-même, capable de se représenter ce qu’il est et de l’énoncer dans des discours. Il faut donc être doté d’un pouvoir de réflexion. Nous avons vu que l’opinion pense que le sens de certains faits s’impose avec évidence. Or ce point pose problème. Si nous reprenons l’exemple donné par Pascal, le geste du soldat décoiffant le magistrat ne délivrera sa vraie teneur qu’en étant mis en relation avec d’autres actes, et à condition que cet ensemble dessine un sens global identifiable . Était-ce une manifestation qui n’eut pas de suite ? ou le début d’un mouvement durable ? Notons que l’intention du propos de Pascal n’est pas compréhensible à partir de cette anecdote. Il faut connaître l’ensemble du chapitre des Pensées pour comprendre qu’il s’agit de montrer que le pouvoir de la justice repose sur l’opinion et l’imagination, quand la force peut s’en dispenser. Il faut en outre savoir que Pascal estime que la vraie justice n’existant pas sur terre, le mieux est d’obéir aux lois établies car elles ont le mérite de faire régner un ordre. L’absence de ces connaissances peut nous induire en erreur en nous laissant croire, par exemple, que Pascal dénoncerait un coup d’État violant les principes d’une justice universelle. Un fait, aussi frappant qu’il soit, a besoin d’être replacé dans un contexte. On ne peut donc pas se dispenser d’un travail théorique d’explication.
B. Le positivisme
Nous rencontrons ici un problème que les historiens modernes connaissent bien. Le désir de donner à l’histoire un statut rigoureux et quasi scientifique a conduit, à la fin du XIXe siècle, l’école dite positiviste à affirmer qu’il était fondamentalement possible d’écarter le rôle de la subjectivité dans la connaissance véritable du passé. Certes, les documents recueillis ne devaient pas être acceptés sans réflexion. Il fallait vérifier leur authenticité (original ou copie), et s’interroger sur la façon dont ils nous sont parvenus. L’auteur du document, sa date de rédaction étaient contrôlés. Mais pour l’essentiel, dominait la thèse selon laquelle l’histoire était déjà inscrite dans des faits qui délivreraient leur sens une fois qu’ils auraient été convenablement établis. L’attitude positiviste ne se contente pas d’énumérer des faits ni ne se focalise sur un événement au mépris de son contexte. Elle possède en outre un mérite indiscutable. Elle met l’accent sur la nécessité d’établir avec exactitude ce qui s’est produit, afin que l’histoire ne se confonde pas avec un mythe ou un récit de fiction. Certaines réserves doivent cependant être émises.
[Transition]: Si l’histoire doit se distinguer d’un roman, est-il possible pour autant d’identifier la vérité à l’exactitude ?
3. Expliquer et comprendre
A. L’explication
Dans son étude consacrée à la bataille de Bouvines, Georges Duby note que l’historien commence toujours par se trouver dans la situation de Fabrice Del Dongo dans le tumulte de Waterloo. Cette allusion à la Chartreuse de Parme de Stendhal veut montrer que nous ne comprenons pas immédiatement les événements qui nous entourent ou que la recherche nous découvre. L’historien est d’abord confronté à une poussière de faits dont la signification lui échappe. Tel le héros stendhalien qui ne savait pas, à la fin de la journée, qui avait gagné le combat, l’historien ne saisit pas d’emblée le sens de la réalité qu’il met à jour par ses travaux. Duby se livre ainsi à une critique de l’histoire positiviste. Il est possible d’établir « preuves en main » que la bataille de Bouvines eut lieu le 27 juillet 1214 « et même qu’il faisait chaud ce jour-là, que les moissons n’étaient pas achevées et que Renaud de Dammartin fut ramené captif dans un chariot. » Mais cela ne suffit pas à constituer une connaissance historique. Ces faits ne parlent pas d’eux-mêmes. Que leur manque-t-il ? Il faut tout d’abord les insérer dans des séries de causes qui les éclairent. Ce point est capital car il montre que les faits, pas plus que les mots, ne signifient par leur propre pouvoir. Un mot n’a de sens que par les relations qui l’unissent, moyennant des règles syntaxiques et sémantiques, à l’ensemble des autres mots de la langue. Les événements historiques leur ressemblent, à cette différence près que les règles ne sont pas fixées par avance. C’est à l’historien de faire les rapprochements pertinents. Il s’ensuit que toute connaissance est une reconstruction ou une reconstitution du passé par le biais d’analyses et de synthèses et que la subjectivité du chercheur intervient forcément. « Il n’y a pas, écrit Raymond Aron, une réalité historique toute faite avant la science, qu’il conviendrait simplement de reproduire avec fidélité. » Rien n’est évident, tout doit être élaboré par la raison. La vérité n’est pas une simple collection de faits vérifiés.
B. La compréhension
À la constitution des séries causales pour expliquer l’événement s’ajoute un autre élément. Duby souligne qu’il doit essayer de ressaisir ce que signifiait pour les hommes de cette époque des notions comme la guerre, la paix, l’honneur. Cela demande un effort d’interprétation qu’un autre historien, Henri Marrou, nomme la sympathie . En effet, les faits commis par les hommes étaient solidaires de jugements de valeur ou d’importance. Les actions humaines ne sont pas, comme les phénomènes naturels, de simples effets, elles correspondent à des mobiles (des intentions) et des motifs (des objectifs). Sympathiser consiste à penser que nous pouvons, dans une certaine mesure, nous ouvrir aux mentalités de ces époques disparues. Il s’agit moins alors d’expliquer que de comprendre, par le biais d’une longue étude des documents. Cela oblige l’historien à une interprétation des faits. Selon Marrou : « L’histoire est vraie dans la mesure où l’historien possède des raisons valables d’accorder sa confiance à ce qu’il a compris de ce que les documents lui révèlent du passé. » Il s’ensuit que l’objectivité à laquelle tend toute véritable démarche ne signifie pas l’absence de la subjectivité, mais son intervention réfléchie . Toute connaissance implique une sélection dans la masse des événements afin de dégager une intelligibilité du réel. Mais plusieurs interprétations sont envisageables selon qu’on mettra l’action sur la dimension politique, sociale ou économique. Cette pluralité ne condamne pas l’histoire à n’être qu’un ensemble d’opinions exprimant les préjugés des historiens. L’exactitude est requise dans l’établissement des faits, mais leur sens est toujours sujet à des débats instruits. Après tout, n’est-ce pas le propre d’une parole importante de pouvoir être régulièrement réinterprétée ? Chaque époque a tendance à relire l’histoire selon ses propres préoccupations. Le rôle des historiens est alors d’intervenir pour vérifier la rigueur des interprétations avancées. Par exemple, le régime monarchique présente des traits spécifiques, qui interdisent d’identifier le roi à des dirigeants totalitaires du XXe siècle.
Conclusion: Nous sommes partis d’une explicitation de la formule pour montrer qu’elle valorise abusivement le pouvoir des faits. Ceux-ci ne livrent pas d’eux-mêmes leur sens, ils sont à ressaisir dans un cadre théorique que le chercheur construit patiemment. Toutefois, il reste vrai que les faits sont signifiants puisque ce sont les traces des intentions humaines. Il est juste alors de dire qu’ils parlent, ou plus exactement, qu’ils sont à expliquer et à comprendre. Le sens des faits est à élaborer rationnellement, en associant analyse des causes et jugement de valeur. Cette opération délicate entraîne parfois des querelles, ou justifie des approches diversement accentuées.